Archives mensuelles : décembre 2020

FEMMES & FORÊTS (4)

Cet article est issu d’une conférence donnée par Sylvie DALLET sur le thème « Haïti de tous nos rêves : les art et la littérature au chevet du vaudou »

Il me semble important, dans ce récit en épisodes consacré aux relations entre les femmes et les forêts, d’évoquer maintenant l’expérience d’Haïti, dans la mesure ou cette île de Saint-Domingue, dite la « perle des Antilles » au XVIII ème siècle et devenue la première République noire, suivant la Révolution américaine et précédant la Révolution française, à laquelle est est restée attachée par les idéaux et la francophonie. Les forêts occupent, comme pour les Celtes, un situation sacrée, où les esprits prennent racine. De ce fait, la déforestation fragilise aujourd’hui à la fois la vie coutumière des campagnes et la croyance aux esprits protecteurs.

Dans cette société composite de noirs bossales (nés en Afrique), de créoles plus ou moins métissés avec les colons français, la religion vodou a prospéré dans l’espace forestier, avec une large reconnaissance des femmes, et ce, malgré les séquelles de la colonisation. Cette singularité s’est exprimée dans les romans et les bandes dessinées, telle la série Les Passagers du vent.

Pour résumer, le vodou est une religion syncrétique issue du Dahomey qui s’exprime en Haïti (et dans une moindre mesure en Guyane et aux Antilles),  comme la résistance spirituelle des hommes et des femmes issus de la traite négrière.

Construite sur une généalogie d’esprits, dans une double relation féminine et masculine comme l’antique religion gréco-latine, le vodou s’incarne principalement, au XVIIèmeet XVIIIèmesiècle, par des cérémonies collectives nocturnes et forestières, qui organisaient la résistance contre le système des plantations (sucre, cacao, café). C’est, en effet, au travers les forêts que la fuite des esclaves pouvaient être possible : les évadés étaient désignés sous le nom de “marrons” (ou nègres marrons) dans les Antilles. En Guyane française, les Bushinengue (les hommes et les femmes de la forêt) étaient le plus souvent échappés des plantations de la Guyane hollandaise (actuellement le Surinam) où les conditions de travail étaient féroces. Un traité avait même été conclu avec ces communautés forestières guyanaises sous la royauté, afin qu’ils soient les auxiliaires de surveillance contre les incursions possibles des Hollandais.

Les pratiques vodouisantes, tolérées ou réprimées, diffèrent en profondeur des cérémonies catholiques,  attachées à des lieux officiels partagés avec les colons français, tels que les églises. Les esclaves (bossales, créoles) en lien avec les nègres marrons organisent dans les forêts des cérémonies  clandestines où la transe, les chants, les danses  et les tambours permettaient à la fois de supporter les douleurs de l’esclavage, de se fortifier mutuellement et de rester en contact avec les énergies protectrices des ancêtres africains, ewe  ou loas. Pour exemple, Ayida Wedo, bienveillante déesse des nuages et de la pluie a pour attribut la couleuvre arc en ciel. 

Les cérémonies sont dirigées par des prêtres les hougans, ou des prêtresses, les mambos, par des offrandes de nourritures non transformées, telles le lait, le miel, les viandes d’animaux sacrifiés.  Le héros de l’indépendance haïtienne, Toussaint Louverture, était un « docteur – feuilles » c‘est à dire un guérisseur respecté avant d’être le héros de l’Indépendance haïtienne.  Les arbres sacrés du vaudou sont jumeaux guérisseurs : le caïmitier et le figuier. Le caïmitier, haut de quinze à trente mètres, porte le nom créole de « pommier étoile » et son tronc recèle du latex.

De ce fait, les cérémonies forestières mixtes revêtent une grande importance dans la transmission de la mémoire haïtienne. Les écoliers apprennent aujourd’hui que le déclenchement de la révolte qui devait consacrer Haïti comme première république noire du monde contemporain est le fruit du serment du bois Caïman (Bwa Kayiman)  le 14 août 1791. Le serment de la libération se fit près d’un caïmitier à l’appel d’un hougan du nom de Dutty Boukman  (marron d’origine jamaïcaine) et d’une mambo locale, Cécile Fatiman (Louise-Geneviève Coidavid 1771-1883). L’insurrection eut lieu  dans la nuit du 22 au 23 août, détruisant plus de mille plantations. Tandis que Boukman devait périr au combat, Cécile Fatiman, ayant épousé le général Jean-Louis Pierrot en 1812, devenait première dame de la République haïtienne de 1845 à 1848 et mourut à 112 ans.

La littérature s’est longtemps substituée aux arts plastiques pour la représentation et la symbolique des événements forestiers d’Haïti. les noces mystiques de Manuel et d’Anaïse dans le roman Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain (1944) se révèlent au pied d’un figuier sacré, aux promesses d’une eau recouvrée. Dans un roman postérieur qui popularise le quotidien du vodou et des campagnes haïtiennes,  Les Arbres musiciens, Jacques Stephen Alexis (1957) évoque la liberté apportée par les arbres, particulièrement les arbres-reposoirs des esprits féminins et masculins, plantés au pourtour des lieux de cérémonie :

« Arbres reposoirs et arbres de coupes les conifères et les orchidées…«Les pins se balancent haut dans le ciel. Ils sifflent à perdre haleine et jettent leur mélodie sombre dans le grand jour qui rayonne sur la forêt. Gonaïbo et Harmonise, la main dans la main, s’en vont parmi les arbres, empoignés par la vaste voix des conifères. » 

FEMMES & FORÊTS (3)

Troisième épisode de la conférence de Sylvie DALLET donnée le 18 juillet 2020 pour le festival des Arts Foreztiers

Du Moyen-âge à l’époque moderne…. dix siècles de contrastes

Sous le Moyen Age, les « dames blanches » forestières remplacent, dans l’imaginaire populaire, les dryades latines et sont généralement dépeintes comme douces et bienveillantes. Leur domaine n’est plus exclusivement forestier, mais s’exerce sur les confins, comme un souvenir des forêts-frontières celtes.

Surgissant aux lisières, elles aident ainsi les voyageurs à retrouver leur chemin, donnent à manger aux bergers, jouent avec les enfants perdus dans les bois et s’occupent des chevaux à l’écurie. Leur rôle est parfois funèbre en ce qui concerne les châtellenies, où peuvent annoncer la mort d’un proche, dans une sorte de revanche de classe…. ou de chasse.

Les récits populaires évoquent aussi, pour détourner les enfants des vagabondages loin du village, les tentations sucrées des sorcières des bois : Hansel et sa sœur Gretel sont attirés par une maison en pain d’épices qui devient populaire en Allemagne  par des petits gâteaux, dits « douceurs de la sorcière ». Le conte français du «Petit Chaperon rouge » est connu depuis le X ème siècle et sa tradition est sans doute antérieure. En Russie, les antiques sorcières, dites « baba-yagas » prennent leur gîte dans les forêts où elles aident les jeunes filles qui cherchent sincèrement l’amour. 

La forêt procure régulièrement refuge aux femmes, qui y fuient les exactions des brigands ou des grandes compagnies qui ravagent l’Europe en guerre. Les soldats vivent sur le terrain, pillent les villages, violent les femmes. Pour symboliser cette fréquentation d’urgence des forêts, il faut se souvenir du conte populaire de Geneviève de Brabant, nourrie par une biche, alors que son mari qui la suspectait d’adultère, voulait la tuer. Son enfant grandit en forêt, comme naguère la Vierge avait enfanté dans une grotte lointaine.

Mais la comparaison s’arrête là : le christianisme se défie de la relation ancestrale des femmes et des forêts jusqu’à condamner aveuglément les guérisseuses, jugées en masse comme sorcières. Le jardin (hortus) est préféré à la forêt (Sylva), dont le nom même forge l’étymologie du mot « sauvage ». Le Moyen-Age connait une longue époque de persécution des “sorcières” forestières, postérieure à la reconquête des vertus des simples par les monastères. Les qualités des plantes sont en effet reconnues comme curatives, mais leur cueillette et le rôle secret des guérisseuses, paradoxalement assimilés à des “charmes” néfastes lés à l’exercice de la magie.  Cette dépossession du pouvoir scientifique des femmes a été décrit dans le roman Les simples, publié en  2019 par Yannick Grannec. L’écrivaine décrit un monastère féminin dans la Provence de la fin du XVII ème siècle, dont la pratique naturaliste sera dénoncée par un évêque arrogant.

Parmi les monastères féminins qui pratiquent la naturalisme, beaucoup se développent en Allemagne, héritiers par la pensée des traditions germaniques depuis la guérisseuse et druidesse Weléda. L’abbesse Hildegarde de Bingen (1098-1179), reconnue pour sainte dès le XVIIème siècle puis docteur de l’Église en 2012, exerce  chez les Bénédictines son sacerdoce visionnaire qui allie des visions avec une expérimentation constante sur les plantes et les minéraux.  Elle recense dans son De Physicae (De la Nature) quelque 300 plantes curatives, prédictives et purificatrices, 41 mammifères et 61 animaux volants (oiseaux, chauves-souris, insectes), dont l’être humain peut avoir besoin. S’il est un exemple de cette conversion pieuse des simples, l’Angélique médicinale, importée de Scandinavie reçoit au XII ème siècle le nom de « racine du Saint- Esprit » ou « plante des anges » : elle permet, dit-on, de résister à la fois à la peste et aux envoûtements.

L’ambivalence de la connaisance des simples conduit à des exactions politiques liées à l’Inquisition catholique. Nul ne peut ignorer les vagues de procès en sorcellerie qui embrasent l’Europe  de la fin du Moyen Âge  au tournant du XVIIème siècle : quelque 80 000 féminicides  y sont décomptés. Cette inquisition violente qui  correspond à l’émergence du protestantisme et aux craintes d’hérésie qu’il suscite, violente des villageoises mais aussi des  femmes nobles ou bourgeoises, telles Merga Bien ou Sidonia von Brocke. L’extraordinaire film réalisé  en par le danois Benjamen Christiensen La Sorcellerie à travers les âges  donne un tableau saisissant de cette persécution des femmes, perçues comme les parentes “sauvages” de la Nature et de ses forces obscures.  

FEMMES & FORÊTS (2)

Second épisode : De l’imaginaire celtique à Mélusine

L’Histoire de l’Europe va se reconfigurer par l’arrivée des peuples Celtes, qui, au contraire des Méditerranéens, pratiquent une astrologie végétale, dont on retrouve aussi des traces en Afrique du nord, dans l’astrologie berbère.

Ces peuples d’origine indo-européenne se sont étendus dans la partie occidentale de l’Europe entre le VIIIe siècle  (av. J.-C). et le VIIe siècle (apr. J.-C), avec des variantes germaniques telle qu’en atteste leurs noms écrits par César lors de la Guerre des Gaules.

 En l’absence d’écrits, les vestiges archéologiques attestent de survivances matriarcales : la femme Celte peut, (à l’inverse de la femme romaine qui ne possède que des droits restreints), arbitrer des conflits politiques, assumer des tâches de prophéties et de guérison, en druidesses égales des druides. À Rome, la femme est dite “sauvage”, tandis qu’en Gaule et sur les territoires contrôlés par les Celtes, cette “sauvagerie” est une qualité qui la rapproche de la vie originelle. Parmi les déités féminines associées à la guerre et à la prédiction, la déesse Morrigan préside aux batailles, avatar de la mère de tous les dieux : Brigit ou Brigzntia. Cette haute déesse, analogue à la Gaïa grecque, est aussi protectice des arts, est patronne des  druides, des bardes (poètes), des vates (divination et médecine) et des forgerons. Elle est décrite comme une déesse triple ; elle a deux sœurs qui s’appellent elles aussi Brigit. Ce sont Brigit la forgeronne et Brigit la poétesse, elle-même étant guérisseuse. Cette triple fonction se retrouve aujourd’hui dans le panthéon vodou dont les Antilles, et particulièrement Haïti, portent encore la trace. 

La société celtique considère que la Nature préside au politique : certaines zones frontalières entre tribus correspondent à des éléments naturels, comme  les cours d’eau ou les reliefs boisés du terrain. Les Celtes accordent une attention particulière aux forêts tribales, gérées par des populations qui les révèrent. La pratique des forêts-frontières  ritualise le paysage forestier : dans une relation de voisinage négociée, les peuples celtes banalisent une  bande forestière de largeur variable, sur leur frontière commune, en considérant que celle-ci était dédiée aux Dieux. Dans cet espace neutralisé, on érige un sanctuaire religieux commun, un nemeton, domaine des druides (et des druidesses)  des deux tribus. La traversée en armes de cette zone était interdite.

 De ce fait, des déités veillent sur les forêts jusqu’à leur donner leur nom : la déesse Abnoba protège le mont où (selon historiensTacite et Pline), le Danube prend sa source. Abnoba est aussi patronne de la Forêt-Noire : Abnoba Mons ou Abnoba silva. Elle est une divinité topique celte de la faune à l’instar de la déesse Arduinna (nommée Diana Arduina par les Romains)  , à l’origine de la dénomination des massifs forestiers des Ardennes. Ainsi la forêt-frontière était un espace de paix dédié à la spiritualité féminine, qui apaise les conflits de voisinage. L’historien romain Tacite évoque la figure de la druidesse germanique Velléda, qui, dans le premier siècle avait  des dons de prophétesse (Veleda signifie “la voyante”) mais aussi de cheffe politique jusqu’à sa capture par les Romains. . 

Cette place de la femme dans la société celte se retrouve au travers  des cycles littéraires  postérieurs, tel le cycle arthurien avec les fées Viviane et Morgane. Morgane serait une variante gaélique de Morrigan et les deux personnages peuvent se transformer en oiseau, particulièrement en corneille, qui est l’oiseau de la mémoire.

Mélusine

Figure mythique brillante, Mélusine est une fée française aux origines celtes, dont la popularité perdure jusqu’à l’époque moderne autour du roman de l’Astrée.  Mélusine est dite parfois « Méloursine », ce qui évoque la Grande Ourse, la Polaire, impliquant qu’elle guide vers la lumière. Mais elle est dite également Mélousine :  le mot « oues » désignait jadis l’Oie. Il y avait jadis à Paris, une « rue aux Oues », déformée par la suite en « rue aux Ours ».

 Cette fois elle présente la facette de la « Mère Loi », gardienne de la Loi Cosmique. Les fées ont le pouvoir de métamorphose animalière, selon la tradition ancestrale chamanique. En un mot, cette fée cosmique de la lumière et des eaux qui n’est pas sans lien avec les Nonnes, Nornes ou Parques du destin géco-latin. Dans Les Amitiés Foréziennes et Vellaves(n° 15, 1923) Antonin Bertrand écrivait que dans ces contrées la fée portait le nom de Mélicine « la Tisseuse » ou la Tisserande.

La tradition des fées gauloises est issue de ces femmes de pouvoir gauloises, irlandaises ou germaniques,dont la renommée connait de multiples avatars : les récits de Mélusine  sont pourtant bien ancrés en Auvergne comme en Bretagne.

Mélusine en effet, est un fée – vouivre, épouse  du comte Robert ou Raimondin,  qui l’aide à bâtir selon la légende, les villes du Forez. On retrouve Mélusine dans l’Allier comme dans les Bouches-du-Rhône, dans la Vienne ou dans les Vosges. Selon la légende qui tente d’accorder la Bretagne à l’Auvergne, le chevalier Hervé de Léon  quitte sa contrée parce que le roi des Bretons le tient pour responsable de la mort de son neveu. Le proscrit  arrive sur les hautes montagnes voisines des sources de plusieurs grands fleuves. La contrée n’est pas habitée, si ce n’est par une belle dame qui, près d’une source, lui accorde ses faveurs. La légende arverne est presque identique : Mélusine à la fontaine s’éprend du comte Raimondin de Lusignan, après que celui-ci ait été proscrit du Poitou. Ensemble, ils défrichent, bâtissent  plusieurs forteresses,  créent des villes et en peu de temps, la région, devient prospère. Se pose alors la question de donner un nom à  cette terre et comme ils l’avaient trouvé couverte de forêts ils la baptisent Forez… Raimondin, forçant l’interdiction faite par Mélusine de la voir le samedi, découvre la métamorphose animale de son épouse en serpent ailé. Tandis que la fée qui n’a pas achevé sa métamrphose s’enfuit dans les airs,  ses dix enfants gardent au corps une marque animale. 

Ecoutons Henri Dontenville, historien de la mythologie française :

« Mélusine est une divinité apparentée à  la notion de lumière. La France compte des toponymes partout semblables, Lusignan, berceau de Mélusine, Lézignan, Lésigneux, Lusigny… dans lesquels transparaît la notion de lumière, de blancheur, de clarté, caractéristique qui conviendrait à  cette déesse Lucine, correspondant à  Lucie. Il rappelle que cette parenté avec la lumière trouve écho dans les noms de Luxembourg par exemple ou Lusitanie (Portugal), le dieu Lug des anciens Celtes et tous les noms géographiques qui en découlent. »

À propos des origines mythiques du Forez, né de la rencontre d’un chevalier errant et d’une dame lumineuse, l’écrivain auvergnat Honoré d’Urfé  (son roman de l’Astrée  est écrit entre 1607 et 1627), propose une autre version en faisant du Forez un lac qu’assécha Jules César et qui fut gouverné ensuite par la reine Amasis, au nom de la déesse Diane. Honoré d’Urfé  reprit aussi le thème de la fontaine de Mélusine qu’il nomma fontaine de la Vérité d’Amour.  Grande figure de « la fée à  la fontaine », un des deux archétypes dégagés par le médiéviste Pierre Gallais  (cf La fée à la fontaine & à l’arbre,un archétype du conte médiéval merveilleux,1992), Mélusine est à  rapprocher d’Ondine, une fée aquatique. Mélusine, réunissant des attributs de la Nature créative et de la fertilité, demeure cette fée céleste et sylvestre dont le souvenir irrigue l’Auvergne. Les chapiteaux du Puy en Velay, de l’abbaye de Chanteuges portent des sculptures de femmes- sirènes… et d’hommes sangliers. 

FEMMES et FORÊTS (1)

une histoire longue ….

Cet article est issu de la conférence de Sylvie DALLET donnée lors du Festival des Arts Foreztiers 2020.
Il est découpé en chapitres dont voici le premier, consacré à la Préhistoire et au monde gréco-latin.

Bertha Wegman (1847-1926)

 Pour en comprendre l’évolution, il faut penser la comparaison dans l’espace et dans le temps.

Des profondeurs du temps, les femmes jouent un rôle fondamental dans la conservation des forêts et ceux pour plusieurs raisons qu’il convient de définir ou de rappeler. La forêt est à la fois un refuge et un lieu de nourriture abondante de racines, de champignons de plantes et de graines, pour celles qui savent en reconnaitre les vertus.  La première partition des tâches concerne sans doute concerne cette glane des espèces végétales comestibles ou curatives, alors que la chasse mobilisait plutôt les hommes, mais sans exclusive. Selon la végétalisation des sols, les femmes ont assuré, au sein des communautés, des tâches spécifiques qui, du soin au nourrissage, dépendaient en grande partie de la manne  forestière.

La Protohistoire du 6eme au 4eme millénaire avant notre ère, ’inscrit sur une vaste période, dont les connaissances évoluent  au gré des études de terrain, mais aussi, comme pour l’étude du monde vivant, en fonction des modes et des idéologies du temps présent. La préhistorienne américaine d’origine lituanienne, Marija GIMBUTAS (« Le langage de la déesse ») a révolutionné l’approche classique sur un espace  flou qu’elle appelle « la vieille Europe » :  attentive à la permanence des cultes agraires, elle a procédé à des inventaires minutieux qui révèlent des cultes à la Grande déesse sous des formes diverses : ourse, serpent, oiseau, autant de métamorphoses significatives du féminin protohistorique.

 Cette longue période va est brutalement confrontée à des migrations de peuples nomades Kourganes, venus à cheval et sans grande considération pour les populations liées au végétal.
La rupture s’effectue en effet par l’arrivée de ces « peuples à tumulus » venus de la région de la Volga  (sans doute plus loin encore), modelant de leurs rites l’espace indo-européen  d’une empreinte qui s’exprime entre – 2800 ans et 1500 ans. Issus d’une tradition migrante, ils vont se heurter, puis partiellement se fondre à une population  aux rythmes agraires, dont les cycles de fécondité étaient accolés à la puissance d’enfantement des femmes. Si l’espace européen des plaines ne peut résister à ces arrivants, les îles méditerranéennes présentent encore des formes archaïques liées à la période précédente : en Crète pour exemple, l’archéologue relève des figures de déesses dansantes, liées aux cycles de la végétation. .

 Sur cet espace-temps distendu, les informations se précisent désormais permettant des comparaisons fécondes.  Les plus anciennes expressions du divin mentionnent la déesse Oiseau et déesse serpent qui métamorphosent la matière ou l’élèvent. L’étoffe dont on fait les rêves est une matière végétale qui est très tôt transformée par le tissage. La dame au filet apparait sur des gravures ou peintures rupestres : elle qui est à l’origine de la Terre, dans sa fécondité reproductrice devient la déesse fileuse, tisserande et déesse du destin, de la métamorphose et des arts.

 Outre ces représentations, la déesse mère Reine des Montagnes et maîtresse des animaux sur des appellations récurrentes telles que  la Grand-mère Ourse, ou la  patronne des bisons des cerfs et des lions. En effet,  les mots anciens témoignent des racines communes : Bher  signifie enfanter  et l’anglais qui en dérive bear, signifie l’ourse. L’analogie des cycles explique aussi l’analogie des expressions consacrées : les bisons portent neuf mois…

Gardienne des ressources de la forêt, le thème de la femme sauvage est associé aux attributs  animaliers tels que: tête de taureau, abeille, papillon, grenouille, crapaud, hérisson… que l’on retrouve sur différents légendaires.

Les Grecs et Romains conservent ces filiations à la fois dans l’étymologie et la reconnaissance de  parité des dieux et des déesses.

Dans l’Antiquité, la femme  et la sylve  sont des noms féminins de même que la nature

 Plusieurs récits mentionnent cette filiation de la femme et de la forêt. Le poète Ovide mentionne que Callisto, suivante de Diane est transformée en ourse…. Tandis qu’Artémis et Athéna portent des attributs animaliers.   

La croyance des peuples gréco-romains en l’existence réelle de divinités forestières aurait eu pour fonction de les empêcher de détruire les forêts car pour couper les arbres, il leur fallait d’abord consulter les ministres de la religion et obtenir d’eux l’assurance que les dryades avaient abandonné la forêt qu’ils comptaient couper.

Les dryades ont l’apparence de très belles jeunes filles et incarnent la force végétative des forêts dans lesquelles elles peuvent errer en liberté nuit et jour. L’antique Dryade est à la fois  issue de la mythologie du chêne (force et longévité) et celle du jardin des Hespérides (le jardin de la fécondité; planté de de pommiers aux pommes d’or, offert par la Terre-Mère Gaïa, lors des noces de Zeus et d’Héra)  ; La tête portait souvent une couronne en feuilles de chênes et elles tenaient parfois des branches d’arbres portant leurs feuilles et leurs fruits. En tant que gardiennes des forêts, les nymphes étaient parfois représentées avec une hache entre leurs mains, afin de punir ceux qui s’attaquaient aux arbres dont elles avaient la garde.  D’autres représentations de dryades vêtues d’une étoffe vert foncé, avec des chaussures en écorce d’arbre.

Dépeintes comme les divinités mineures protectrices des forêts et des bois, elles étaient aussi fortes et robustes que fraîches et légères et formaient des chœurs de danse autour des chênes qui leur étaient consacrés. Elles pouvaient survivre aux arbres placés sous leur protection car contrairement aux hamadryades, elles n’étaient pas liées à un arbre particulier.

Ces nymphes étaient représentées dans l’art sous forme de femmes dont la partie inférieure du corps se terminait par une sorte d’arabesque dont les contours allongés figuraient un tronc et les racines d’un arbre. La partie supérieure du corps était nue et simplement ombragée par une chevelure abondante flottant sur les épaules de la nymphe, au gré des vents.