FEMMES & FORÊTS (2)

Second épisode : De l’imaginaire celtique à Mélusine

L’Histoire de l’Europe va se reconfigurer par l’arrivée des peuples Celtes, qui, au contraire des Méditerranéens, pratiquent une astrologie végétale, dont on retrouve aussi des traces en Afrique du nord, dans l’astrologie berbère.

Ces peuples d’origine indo-européenne se sont étendus dans la partie occidentale de l’Europe entre le VIIIe siècle  (av. J.-C). et le VIIe siècle (apr. J.-C), avec des variantes germaniques telle qu’en atteste leurs noms écrits par César lors de la Guerre des Gaules.

 En l’absence d’écrits, les vestiges archéologiques attestent de survivances matriarcales : la femme Celte peut, (à l’inverse de la femme romaine qui ne possède que des droits restreints), arbitrer des conflits politiques, assumer des tâches de prophéties et de guérison, en druidesses égales des druides. À Rome, la femme est dite “sauvage”, tandis qu’en Gaule et sur les territoires contrôlés par les Celtes, cette “sauvagerie” est une qualité qui la rapproche de la vie originelle. Parmi les déités féminines associées à la guerre et à la prédiction, la déesse Morrigan préside aux batailles, avatar de la mère de tous les dieux : Brigit ou Brigzntia. Cette haute déesse, analogue à la Gaïa grecque, est aussi protectice des arts, est patronne des  druides, des bardes (poètes), des vates (divination et médecine) et des forgerons. Elle est décrite comme une déesse triple ; elle a deux sœurs qui s’appellent elles aussi Brigit. Ce sont Brigit la forgeronne et Brigit la poétesse, elle-même étant guérisseuse. Cette triple fonction se retrouve aujourd’hui dans le panthéon vodou dont les Antilles, et particulièrement Haïti, portent encore la trace. 

La société celtique considère que la Nature préside au politique : certaines zones frontalières entre tribus correspondent à des éléments naturels, comme  les cours d’eau ou les reliefs boisés du terrain. Les Celtes accordent une attention particulière aux forêts tribales, gérées par des populations qui les révèrent. La pratique des forêts-frontières  ritualise le paysage forestier : dans une relation de voisinage négociée, les peuples celtes banalisent une  bande forestière de largeur variable, sur leur frontière commune, en considérant que celle-ci était dédiée aux Dieux. Dans cet espace neutralisé, on érige un sanctuaire religieux commun, un nemeton, domaine des druides (et des druidesses)  des deux tribus. La traversée en armes de cette zone était interdite.

 De ce fait, des déités veillent sur les forêts jusqu’à leur donner leur nom : la déesse Abnoba protège le mont où (selon historiensTacite et Pline), le Danube prend sa source. Abnoba est aussi patronne de la Forêt-Noire : Abnoba Mons ou Abnoba silva. Elle est une divinité topique celte de la faune à l’instar de la déesse Arduinna (nommée Diana Arduina par les Romains)  , à l’origine de la dénomination des massifs forestiers des Ardennes. Ainsi la forêt-frontière était un espace de paix dédié à la spiritualité féminine, qui apaise les conflits de voisinage. L’historien romain Tacite évoque la figure de la druidesse germanique Velléda, qui, dans le premier siècle avait  des dons de prophétesse (Veleda signifie “la voyante”) mais aussi de cheffe politique jusqu’à sa capture par les Romains. . 

Cette place de la femme dans la société celte se retrouve au travers  des cycles littéraires  postérieurs, tel le cycle arthurien avec les fées Viviane et Morgane. Morgane serait une variante gaélique de Morrigan et les deux personnages peuvent se transformer en oiseau, particulièrement en corneille, qui est l’oiseau de la mémoire.

Mélusine

Figure mythique brillante, Mélusine est une fée française aux origines celtes, dont la popularité perdure jusqu’à l’époque moderne autour du roman de l’Astrée.  Mélusine est dite parfois « Méloursine », ce qui évoque la Grande Ourse, la Polaire, impliquant qu’elle guide vers la lumière. Mais elle est dite également Mélousine :  le mot « oues » désignait jadis l’Oie. Il y avait jadis à Paris, une « rue aux Oues », déformée par la suite en « rue aux Ours ».

 Cette fois elle présente la facette de la « Mère Loi », gardienne de la Loi Cosmique. Les fées ont le pouvoir de métamorphose animalière, selon la tradition ancestrale chamanique. En un mot, cette fée cosmique de la lumière et des eaux qui n’est pas sans lien avec les Nonnes, Nornes ou Parques du destin géco-latin. Dans Les Amitiés Foréziennes et Vellaves(n° 15, 1923) Antonin Bertrand écrivait que dans ces contrées la fée portait le nom de Mélicine « la Tisseuse » ou la Tisserande.

La tradition des fées gauloises est issue de ces femmes de pouvoir gauloises, irlandaises ou germaniques,dont la renommée connait de multiples avatars : les récits de Mélusine  sont pourtant bien ancrés en Auvergne comme en Bretagne.

Mélusine en effet, est un fée – vouivre, épouse  du comte Robert ou Raimondin,  qui l’aide à bâtir selon la légende, les villes du Forez. On retrouve Mélusine dans l’Allier comme dans les Bouches-du-Rhône, dans la Vienne ou dans les Vosges. Selon la légende qui tente d’accorder la Bretagne à l’Auvergne, le chevalier Hervé de Léon  quitte sa contrée parce que le roi des Bretons le tient pour responsable de la mort de son neveu. Le proscrit  arrive sur les hautes montagnes voisines des sources de plusieurs grands fleuves. La contrée n’est pas habitée, si ce n’est par une belle dame qui, près d’une source, lui accorde ses faveurs. La légende arverne est presque identique : Mélusine à la fontaine s’éprend du comte Raimondin de Lusignan, après que celui-ci ait été proscrit du Poitou. Ensemble, ils défrichent, bâtissent  plusieurs forteresses,  créent des villes et en peu de temps, la région, devient prospère. Se pose alors la question de donner un nom à  cette terre et comme ils l’avaient trouvé couverte de forêts ils la baptisent Forez… Raimondin, forçant l’interdiction faite par Mélusine de la voir le samedi, découvre la métamorphose animale de son épouse en serpent ailé. Tandis que la fée qui n’a pas achevé sa métamrphose s’enfuit dans les airs,  ses dix enfants gardent au corps une marque animale. 

Ecoutons Henri Dontenville, historien de la mythologie française :

« Mélusine est une divinité apparentée à  la notion de lumière. La France compte des toponymes partout semblables, Lusignan, berceau de Mélusine, Lézignan, Lésigneux, Lusigny… dans lesquels transparaît la notion de lumière, de blancheur, de clarté, caractéristique qui conviendrait à  cette déesse Lucine, correspondant à  Lucie. Il rappelle que cette parenté avec la lumière trouve écho dans les noms de Luxembourg par exemple ou Lusitanie (Portugal), le dieu Lug des anciens Celtes et tous les noms géographiques qui en découlent. »

À propos des origines mythiques du Forez, né de la rencontre d’un chevalier errant et d’une dame lumineuse, l’écrivain auvergnat Honoré d’Urfé  (son roman de l’Astrée  est écrit entre 1607 et 1627), propose une autre version en faisant du Forez un lac qu’assécha Jules César et qui fut gouverné ensuite par la reine Amasis, au nom de la déesse Diane. Honoré d’Urfé  reprit aussi le thème de la fontaine de Mélusine qu’il nomma fontaine de la Vérité d’Amour.  Grande figure de « la fée à  la fontaine », un des deux archétypes dégagés par le médiéviste Pierre Gallais  (cf La fée à la fontaine & à l’arbre,un archétype du conte médiéval merveilleux,1992), Mélusine est à  rapprocher d’Ondine, une fée aquatique. Mélusine, réunissant des attributs de la Nature créative et de la fertilité, demeure cette fée céleste et sylvestre dont le souvenir irrigue l’Auvergne. Les chapiteaux du Puy en Velay, de l’abbaye de Chanteuges portent des sculptures de femmes- sirènes… et d’hommes sangliers. 

2 réflexions sur « FEMMES & FORÊTS (2) »

    1. Le prochain Festival se déroulera en 2022, mais nous organisons des sessions intermédiaires ou des conférences sur des thématiques forestières. Le Face book est un bon relais sur nos activités
      Merci en tout cas de nous lire et bonnes fêtes en ce monde où la forêt reste vivante
      Sylvie Dallet

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