FEMMES & FORÊTS (3)

Troisième épisode de la conférence de Sylvie DALLET donnée le 18 juillet 2020 pour le festival des Arts Foreztiers

Du Moyen-âge à l’époque moderne…. dix siècles de contrastes

Sous le Moyen Age, les « dames blanches » forestières remplacent, dans l’imaginaire populaire, les dryades latines et sont généralement dépeintes comme douces et bienveillantes. Leur domaine n’est plus exclusivement forestier, mais s’exerce sur les confins, comme un souvenir des forêts-frontières celtes.

Surgissant aux lisières, elles aident ainsi les voyageurs à retrouver leur chemin, donnent à manger aux bergers, jouent avec les enfants perdus dans les bois et s’occupent des chevaux à l’écurie. Leur rôle est parfois funèbre en ce qui concerne les châtellenies, où peuvent annoncer la mort d’un proche, dans une sorte de revanche de classe…. ou de chasse.

Les récits populaires évoquent aussi, pour détourner les enfants des vagabondages loin du village, les tentations sucrées des sorcières des bois : Hansel et sa sœur Gretel sont attirés par une maison en pain d’épices qui devient populaire en Allemagne  par des petits gâteaux, dits « douceurs de la sorcière ». Le conte français du «Petit Chaperon rouge » est connu depuis le X ème siècle et sa tradition est sans doute antérieure. En Russie, les antiques sorcières, dites « baba-yagas » prennent leur gîte dans les forêts où elles aident les jeunes filles qui cherchent sincèrement l’amour. 

La forêt procure régulièrement refuge aux femmes, qui y fuient les exactions des brigands ou des grandes compagnies qui ravagent l’Europe en guerre. Les soldats vivent sur le terrain, pillent les villages, violent les femmes. Pour symboliser cette fréquentation d’urgence des forêts, il faut se souvenir du conte populaire de Geneviève de Brabant, nourrie par une biche, alors que son mari qui la suspectait d’adultère, voulait la tuer. Son enfant grandit en forêt, comme naguère la Vierge avait enfanté dans une grotte lointaine.

Mais la comparaison s’arrête là : le christianisme se défie de la relation ancestrale des femmes et des forêts jusqu’à condamner aveuglément les guérisseuses, jugées en masse comme sorcières. Le jardin (hortus) est préféré à la forêt (Sylva), dont le nom même forge l’étymologie du mot « sauvage ». Le Moyen-Age connait une longue époque de persécution des “sorcières” forestières, postérieure à la reconquête des vertus des simples par les monastères. Les qualités des plantes sont en effet reconnues comme curatives, mais leur cueillette et le rôle secret des guérisseuses, paradoxalement assimilés à des “charmes” néfastes lés à l’exercice de la magie.  Cette dépossession du pouvoir scientifique des femmes a été décrit dans le roman Les simples, publié en  2019 par Yannick Grannec. L’écrivaine décrit un monastère féminin dans la Provence de la fin du XVII ème siècle, dont la pratique naturaliste sera dénoncée par un évêque arrogant.

Parmi les monastères féminins qui pratiquent la naturalisme, beaucoup se développent en Allemagne, héritiers par la pensée des traditions germaniques depuis la guérisseuse et druidesse Weléda. L’abbesse Hildegarde de Bingen (1098-1179), reconnue pour sainte dès le XVIIème siècle puis docteur de l’Église en 2012, exerce  chez les Bénédictines son sacerdoce visionnaire qui allie des visions avec une expérimentation constante sur les plantes et les minéraux.  Elle recense dans son De Physicae (De la Nature) quelque 300 plantes curatives, prédictives et purificatrices, 41 mammifères et 61 animaux volants (oiseaux, chauves-souris, insectes), dont l’être humain peut avoir besoin. S’il est un exemple de cette conversion pieuse des simples, l’Angélique médicinale, importée de Scandinavie reçoit au XII ème siècle le nom de « racine du Saint- Esprit » ou « plante des anges » : elle permet, dit-on, de résister à la fois à la peste et aux envoûtements.

L’ambivalence de la connaisance des simples conduit à des exactions politiques liées à l’Inquisition catholique. Nul ne peut ignorer les vagues de procès en sorcellerie qui embrasent l’Europe  de la fin du Moyen Âge  au tournant du XVIIème siècle : quelque 80 000 féminicides  y sont décomptés. Cette inquisition violente qui  correspond à l’émergence du protestantisme et aux craintes d’hérésie qu’il suscite, violente des villageoises mais aussi des  femmes nobles ou bourgeoises, telles Merga Bien ou Sidonia von Brocke. L’extraordinaire film réalisé  en par le danois Benjamen Christiensen La Sorcellerie à travers les âges  donne un tableau saisissant de cette persécution des femmes, perçues comme les parentes “sauvages” de la Nature et de ses forces obscures.  

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