FEMMES & FORÊTS (4)

Cet article est issu d’une conférence donnée par Sylvie DALLET sur le thème « Haïti de tous nos rêves : les art et la littérature au chevet du vaudou »

Il me semble important, dans ce récit en épisodes consacré aux relations entre les femmes et les forêts, d’évoquer maintenant l’expérience d’Haïti, dans la mesure ou cette île de Saint-Domingue, dite la « perle des Antilles » au XVIII ème siècle et devenue la première République noire, suivant la Révolution américaine et précédant la Révolution française, à laquelle est est restée attachée par les idéaux et la francophonie. Les forêts occupent, comme pour les Celtes, un situation sacrée, où les esprits prennent racine. De ce fait, la déforestation fragilise aujourd’hui à la fois la vie coutumière des campagnes et la croyance aux esprits protecteurs.

Dans cette société composite de noirs bossales (nés en Afrique), de créoles plus ou moins métissés avec les colons français, la religion vodou a prospéré dans l’espace forestier, avec une large reconnaissance des femmes, et ce, malgré les séquelles de la colonisation. Cette singularité s’est exprimée dans les romans et les bandes dessinées, telle la série Les Passagers du vent.

Pour résumer, le vodou est une religion syncrétique issue du Dahomey qui s’exprime en Haïti (et dans une moindre mesure en Guyane et aux Antilles),  comme la résistance spirituelle des hommes et des femmes issus de la traite négrière.

Construite sur une généalogie d’esprits, dans une double relation féminine et masculine comme l’antique religion gréco-latine, le vodou s’incarne principalement, au XVIIèmeet XVIIIèmesiècle, par des cérémonies collectives nocturnes et forestières, qui organisaient la résistance contre le système des plantations (sucre, cacao, café). C’est, en effet, au travers les forêts que la fuite des esclaves pouvaient être possible : les évadés étaient désignés sous le nom de “marrons” (ou nègres marrons) dans les Antilles. En Guyane française, les Bushinengue (les hommes et les femmes de la forêt) étaient le plus souvent échappés des plantations de la Guyane hollandaise (actuellement le Surinam) où les conditions de travail étaient féroces. Un traité avait même été conclu avec ces communautés forestières guyanaises sous la royauté, afin qu’ils soient les auxiliaires de surveillance contre les incursions possibles des Hollandais.

Les pratiques vodouisantes, tolérées ou réprimées, diffèrent en profondeur des cérémonies catholiques,  attachées à des lieux officiels partagés avec les colons français, tels que les églises. Les esclaves (bossales, créoles) en lien avec les nègres marrons organisent dans les forêts des cérémonies  clandestines où la transe, les chants, les danses  et les tambours permettaient à la fois de supporter les douleurs de l’esclavage, de se fortifier mutuellement et de rester en contact avec les énergies protectrices des ancêtres africains, ewe  ou loas. Pour exemple, Ayida Wedo, bienveillante déesse des nuages et de la pluie a pour attribut la couleuvre arc en ciel. 

Les cérémonies sont dirigées par des prêtres les hougans, ou des prêtresses, les mambos, par des offrandes de nourritures non transformées, telles le lait, le miel, les viandes d’animaux sacrifiés.  Le héros de l’indépendance haïtienne, Toussaint Louverture, était un « docteur – feuilles » c‘est à dire un guérisseur respecté avant d’être le héros de l’Indépendance haïtienne.  Les arbres sacrés du vaudou sont jumeaux guérisseurs : le caïmitier et le figuier. Le caïmitier, haut de quinze à trente mètres, porte le nom créole de « pommier étoile » et son tronc recèle du latex.

De ce fait, les cérémonies forestières mixtes revêtent une grande importance dans la transmission de la mémoire haïtienne. Les écoliers apprennent aujourd’hui que le déclenchement de la révolte qui devait consacrer Haïti comme première république noire du monde contemporain est le fruit du serment du bois Caïman (Bwa Kayiman)  le 14 août 1791. Le serment de la libération se fit près d’un caïmitier à l’appel d’un hougan du nom de Dutty Boukman  (marron d’origine jamaïcaine) et d’une mambo locale, Cécile Fatiman (Louise-Geneviève Coidavid 1771-1883). L’insurrection eut lieu  dans la nuit du 22 au 23 août, détruisant plus de mille plantations. Tandis que Boukman devait périr au combat, Cécile Fatiman, ayant épousé le général Jean-Louis Pierrot en 1812, devenait première dame de la République haïtienne de 1845 à 1848 et mourut à 112 ans.

La littérature s’est longtemps substituée aux arts plastiques pour la représentation et la symbolique des événements forestiers d’Haïti. les noces mystiques de Manuel et d’Anaïse dans le roman Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain (1944) se révèlent au pied d’un figuier sacré, aux promesses d’une eau recouvrée. Dans un roman postérieur qui popularise le quotidien du vodou et des campagnes haïtiennes,  Les Arbres musiciens, Jacques Stephen Alexis (1957) évoque la liberté apportée par les arbres, particulièrement les arbres-reposoirs des esprits féminins et masculins, plantés au pourtour des lieux de cérémonie :

« Arbres reposoirs et arbres de coupes les conifères et les orchidées…«Les pins se balancent haut dans le ciel. Ils sifflent à perdre haleine et jettent leur mélodie sombre dans le grand jour qui rayonne sur la forêt. Gonaïbo et Harmonise, la main dans la main, s’en vont parmi les arbres, empoignés par la vaste voix des conifères. » 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.