Archives mensuelles : juillet 2018

« The Hazards of Love », The Decemberists : le rock merveilleux

Aude Crozet est doctorante en archéologie de la forêt. Sa thèse a pour but l’étude des relations entre les connaissances archéologiques et forestières dans les forêts de Chambord, Boulogne, Russy et Blois à partir de données archéologiques, textuelles et sylvicoles. Dans les péripéties de ses recherches et dans la joie de ses découvertes musicales dans le texte qui suit, Aude nous guide pour écouter The Hasards of Love. Chaque paragraphe correspond à un morceau. Les chiffres découpent le texte en plusieurs parties et les liens vers Youtube sont intégrés au texte. Bonne lecture et bonne écoute !

« La musique a un puissant pouvoir évocateur. Le rock et la pop ne dérogent pas à la règle.

The Decemberists, groupe de rock de Portland, Oregon, a sorti en 2009 The Hazard of Love, un « opéra rock » dont l’histoire  se déroule aux abords d’une forêt boréale. J’ai été touchée par la façon dont sont utilisés des instruments contemporains pour donner corps à un conte aux accents merveilleux, comportant de nombreuses références littéraires. En entendant Sylvie Dallet parler de la place de la forêt dans la littérature au Groupe d’histoire des forêts françaises (GHFF), et puis du festival des Arts ForeZtiers, j’ai pensé à cet album qui mêle heureusement la forêt, la littérature et la métamorphose. Je souhaite partager ici mes réflexions en amatrice de musique, ancienne étudiante en lettres, et doctorante en archéologie de la forêt.

Une jeune fille, Margaret, à cheval dans la taïga, tombe nez à nez avec un faon blanc blessé. Alors qu’elle le soigne, ce dernier se métamorphose en jeune homme, William. Les deux jeunes gens tombent amoureux (The Hazards of Love). Le morceau est fondé sur un arpège de guitare étoffé progressivement par d’autres instruments : des accords de basse, une rythmique soutenue, une nappe de clavier annonciatrice des « hazards » c’est-à-dire les péripéties, les périls promis à cette histoire d’amour naissante. https://www.youtube.com/watch?v=Fp_MVc3abXU

Margaret doit retourner chez son père. Elle découvre qu’elle est enceinte et est chassée de chez elle. Elle part à la recherche de son amour dans la taïga. Naïve et pure, elle espère que la forêt sera un havre de paix. Dans sa chanson (Won’t want for love), elle supplie la forêt que les feuilles s’étalent sur le chemin pour apaiser ses pieds nus, que les branches forment un berceau pour qu’elle s’y repose. La voix aiguë de Margaret s’oppose au rythme binaire de la batterie et à la basse très forte, évoquant la progression difficile de la jeune fille dans un environnement hostile, souligné à la fin de la chanson, par des riffs de guitare rappelant des sirènes.  https://www.youtube.com/watch?v=881qFziuGG8

Mais on apprend que la forêt est une puissante reine, qui avait recueilli et protégé le jeune homme en lui donnant l’apparence d’un faon. Et la reine refuse que son fils lui échappe pour une histoire d’amour avec une humaine. Le jeune homme demande à sa mère de lui laisser encore une nuit avec sa bien-aimée, et il reviendra vers elle. Dans le morceau The Wanting comes in waves/Repaid, la phrase de clavecin qui accompagne le couplet souligne le sentiment de fatalité vécu par William, contrebalancé par un refrain plus énergique où les chœurs féminins (qui rappellent la voix de Margaret) montrent que le jeune homme est mu par son amour pour la jeune fille. Cette chanson « à tiroir » comporte une mélodie différente réservée à la reine, où dominent des riffs de guitare électrique saturés associés une ligne de basse évoquant sa colère. https://www.youtube.com/watch?v=WfKhydixkeA

Fééries sylvestres (techniques mixtes Sylvie Dallet 2016

La reine trahit sa parole et s’allie à un homme infanticide, Rake, qui enlève Margaret et l’emmène de l’autre côté d’une rivière déchaînée. William offre de se sacrifier à la rivière pour sauver Margaret (Annan Water). La nappe de guitare qui couvre légèrement la voix de William dans Annan Water rappelle le courant bruyant et incessant des rapides d’une rivière. https://www.youtube.com/watch?v=WfKhydixkeA

Tristan & Iseult en la forêt (manuscrit du XVème siècle, BNF)

Il parvient à sauver Margaret. Pour rester à jamais réunis, et échapper aux périls de l’amour, les deux amoureux décident de se marier en se noyant dans la rivière Annan (The Drowned). https://www.youtube.com/watch?v=bRLSaBZV1Eo

Les harmonies légères et aigües (accordéon, guitare sèche) sont attribuées à l’amour des deux jeunes gens et des sonorités plus graves et sourdes (guitare électrique, basse, batterie) sont employées pour les « méchants » de l’histoire, un peu comme dans Pierre et le Loup (Prokofiev, 1936), où chaque personnage a son instrument. La musique n’est pas seulement la mise en forme des paroles, elle renforce et illustre le texte. Elle évoque aussi la force des éléments.

A mon sens, deux métamorphoses ont lieu dans cet opéra rock. Le faon blessé, de couleur blanche, symbole de merveilleux dans les contes (Chrétien de Troyes par exemple), s’est transformé deux fois : tout d’abord pour trouver refuge dans la nature, une deuxième fois pour rencontrer l’amour de sa vie. La deuxième métamorphose est celle de Margaret, qui porte le fruit de leur amour.

Ce conte musical fait de nombreux clins d’œil à de grandes œuvres littéraires. Cette histoire d’amour impossible rappelle celle de Roméo et Juliette, qui se rejoignent dans la mort. Merveilleux, chevaleresques ou courtois (Lancelot ou le Chevalier à la charrette de Chrétien de Troyes, 12e s.) : la forêt où Blanche-Neige se cache, où le Petit Chaperon Rouge se promène, est à la fois accueillante et dangereuse. Mythologique : la rivière Annan est un équivalent du Styx, que l’on passe pour aller dans le royaume des morts ; l’enlèvement est un topos de la mythologie (Europe enlevée par Zeus, de Perséphone par Hadès, d’Hélène par Pâris…

La mutation est un thème sous-jacent tout au long de ce conte musical. La nature est tantôt la bonne fée qui offre un asile à l’amour des deux jeunes gens, tantôt la sorcière maléfique usant de stratagèmes pour les détruire. Elle peut être tantôt un obstacle infranchissable, tantôt un refuge -temporaire ou éternel (la rivière). Une morale écologique contemporaine pourrait y voir l’amoralité de la nature, c’est-à-dire l’absence de la notion de bien ou de mal dans les phénomènes naturels, et leur toute-puissance comparée à l’histoire des hommes. »

Et… « Elle supplie la forêt que les feuilles s’étalent sur le chemin pour apaiser ses pieds nus, que les branches forment un berceau pour qu’elle s’y repose ». 

 

Les nouvelles arches de Noé

Sur le thème de la Botanique céleste au festival des Arts foreZtiers il y a deux ans, Albert David exposait une grande fresque photographique. Quelques mois plus tard, à la maison de Mandrin, avec Aurélie des Pierres, sculptrice, ses photographies organisés en douze thèmes engageaient la conversation avec des animaux et des idées de pierre. J’avais alors écrit ce billet. Il y a deux ans, au festival des Arts foreZtiers toujours, nous découvrions la musique des plantes et comment la capter. De cette découverte, l’idée d’une performance prend forme, associant musique des plantes et fresques photographiques. Albert photographie et compose. Cela faisait un bout de temps que nous nous disions qu’il y avait matière à osmose.

Ce sont les plantes et leur musique qui en ont donné le la. Nous en discutons, je dis à Albert que je chanterais bien aussi. Le phénomène de la nature urbaine totale devient un fil d’ariane. La performance Les nouvelles arches de Noé naît de nos discussions, de nos sorties et découvertes et de l’agencement des photos en fresques. Les paroles ne sont pas encore écrites à l’heure où j’écris ces lignes mais des idées se posent et des mélodies s’imposent, une chanson éclate, celle que Lucie Taffin a écrite et composée et qu’elle chante : Noé. Lucie, je l’ai rencontrée grâce aux Voisins du dessus, groupe dans lequel je chante. Depuis, j’aime à la suivre dans les caves parisiennes. Parisiens et gens de passage à Paris, découvrez-la ! Et voici maintenant sous forme d’une conversation l’histoire des nouvelles arches de Noé. 

Céline Mounier : Il y a deux ans, tu exposais une grande fresque photographique. Depuis, ta photothèque s’est enrichie de moultes nouveaux clichés. Au départ, tu l’as expliqué, est le geste.

Albert David : J’ai expliqué cela à la maison de Mandrin en ces termes : “D’abord, il y a le geste du bras, celui qui intuitivement donne une trajectoire à l’appareil. Ou bien c’est le train dans lequel je voyage, ou la voiture, ou encore le vélo, qui donne le mouvement. Il y aura, plus tard, des recadrages, mais pas de traitement de l’image : tout est fait à la prise de vue, avec un simple smartphone. Cette magie de l’impression du mouvement, je l’ai mise en scène dans trois univers : la forêt, la ville et la route, trois hauts lieux de nos vies.”

CM : De ces hauts lieux au bestiaire enchanté, quel est le cheminement ?

AD : Il y a un faisceau de chemins. Dans la ville, il y a des drôles d’animaux qui apparaissent. Je vois ici un rêne batifoleur, là une assemblée de singes, par là-bas deux chimères et de ce côté-ci, des formes canines furtives. Des animaux se sont révélés, un peu comme, dans la forêt nue de Philippe Tallis, des femmes sont révélées sur la toile, le geste révèle des animaux. La fresque Les animalités furtives se compose. Ces animalités sont nées de mes safaris photo urbains.

CM : Tu as composé une musique qui s’appelle Petite mélopée urbaine, je trouve qu’elle va bien avec cette fresque ! Pourrais-tu me parler de tes inspirations musicales, de celles qui comptent sur le thème du bestiaire ?

AD : Premièrement, il y a eu la musique des plantes. Il y a deux ans, je n’ai pas résisté à l’envie d’acheter l’appareil qui permet de la capter et je me suis aperçu qu’on pouvait aussi bien capter le son que nous émettons, nous, les humains animaux. Je compose de la musique et j’aime jouer des sons. Des sons sont captés, leur sont associés des instruments, je les combine entre eux, écoutons par exemple Le framboisier et le laurier, et puis, j’ai enrichi la symphonie de la nature de mes improvisations dessus.

CM : Tes doigts, les plantes et les animaux que nous sommes ont l’air de bien s’entendre…

AD : Nous nous entendons plutôt bien, oui c’est une découverte d’un chemin pour Les nouvelles arches de Noé ! Deuxièmement, il y a un peu plus d’un an, nous découvrions une exposition intitulée Le grand orchestre des animaux, de Bernie Krause, musicien et acousticien qui a introduit le terme de biophonie. C’était à la Fondation Cartier. L’Amazonie a sa symphonie, la Sibérie la sienne, nous donne-t’il à écouter. Il a enregistré des sons de la nature, parfois aux mêmes endroits à une ou deux décennies d’écart, et il est terrifiant de constater que l’intensité sonore diminue. Troisièmement, il y a dans ce que je compose un héritage de la pop expérimentale, écoutons Jon Hassel, et un goût pour des expérimentations sonores. Petite mélopée urbaine est un morceau que j’ai composé il y a déjà quelque temps.

CM : Je souhaite revenir sur tes safaris comme tu dis. Le 8 mai, je me souviens bien de la date parce que mon grand était en pleines épreuves écrites de concours ce jour-là, je t’ai accompagné dans un de tes safaris. C’était au Parc Floral de Vincennes, le printemps avait explosé, les pivoines éclataient et les rhododendrons étaient de mille feux. Ce jour-là, le bestiaire s’est grandement agrandi !

AD : Le safari photo fut fructueux ce jour-là en effet ! C’est ce jour que sont apparus un cacatoès, deux poules, un caméléon et des petits tapirs tapis. Ils ne faisaient pas à eux seuls une fresque, mais ils en deviendraient bientôt des pièces maîtresses. Et sur l’assemblage, tu as l’oeil! J’ai décidé aussi de jouer sur les couleurs. Le safari du 8 mai était haut en couleur. Il y a une joie singulière qui se dégage, je trouve. 

CM : Nous avons appelé la fresque Autour de Loïe ! Le cacatoès, il me fait penser à Loïe Fuller, elle tourne et tourne, cela donne envie de chanter ce Tourbillon de la vie. En plus un cacatoès, c’est un oiseau qui mange sa cage, c’est fabuleux ça. Petit tapirs tapis, ça se chante, ça se slamme. Tu as raison, il y a de la joie. Et en même temps une certaine gravité parce qu’on espère que toutes ces couleurs attirent les abeilles, parce que les abeilles, il faut les sauver. Le chant se fait politique et on entend “le chant aigre” de l’abeille. Je mets des guillements car c’est une formule qu’emploie Maurice Genevoix dans son bestiaire enchanté. La première nouvelle s’appelle L’abeille justement. Je voudrais le chanter sur la musique des plantes. Trouver à combiner le sautillement et la gravité.

AD : Tu as demandé des conseils à Lucie pour chanter, raconte !

CM : Lucie me conseille d’abandonner le terme “performance”. Il ne s’agit pas d’être performant mais d’être calme, de se ménager et d’arriver sur la musique quand je sentirai que le moment sera bon. Lucie me conseille de maîtriser le temps, un slam sur une minute, un mouvement plus lent pourquoi pas sur trois minutes, sur les textes parlés, faire glisser peut-être des notes ou des envolées. Lucie est flattée quand je lui demande si je peux chanter Noé. Moi j’ai le trac et je suis impressionnée. Elle est belle Lucie avec son fidèle accordéon. Elle fait rire et elle émeut. J’ai éclaté de rire quand j’ai écouté pour la première fois ce refrain :  

« Nous ne serons pas amers / mais il n’y a plus de mystère / tu vois bien qu’il s’est cassé / oui sans nous / ce connard de Noé »

Puis j’ai été grave quand j’ai véritablement été attentive aux paroles. Il y a de quoi. A l’heure où j’écris ces lignes, un énorme bloc de glacier s’échappe du Groenland faisant monter le niveau zéro des océans. Elle chante cela. J’écoute Lucie et je lis Bénédicte Manier, un livre intitulé Made in India, rendez-vous au chapitre Les reforestations citoyennes. Quand on reboise, les tigres reviennent…

AD : … Tu racontes cela et voilà que les créatures que j’ai photographiées sur les routes deviennent Les tigres mécaniques. Cette fresque s’est ainsi imposée. Le panneau s’agence ainsi par effet de révélation. Et puis tu lis un article Bénédicte Manier sur les animaux en ville sur son blog, nous parlons de forêt urbaine et, de fil en aiguille, de Nature totale. Il y a des osmoses entre des créations des hommes et la nature. La ville révèle ses créatures animales. La nature urbaine est en rébellion. La ville est forêt. Les paroles risquent de se faire colère…

CM : … Ou chevauchée en « vélo-cheval », pour emprunter la formule à Amélie Nothomb dans Le sabotage amoureux, dans la ville ! Dis-moi, pourquoi une fresque s’appelle-t’elle Les animaux déçus ?

AD : J’ai photographié une grue de taille moyenne, il y a quelques temps, vers l’avenue de France à Paris, et le geste que j’ai utilisé le temps de capter l’image a donné à la grue une forme courbe, gracieuse, un peu fragile, et comme tête baissée. Un titre m’est immédiatement venu, “La déception de l’hippocampe”. Puis nous avons regardé ensemble certaines de mes autres photos, et la force inspirante de cette idée de déception nous a fait réaliser que l’hippocampe avait des compagnons de déception. Les animaux déçus, cela me touche parce que ça leur donne une âme particulière – il faut une belle conscience pour pouvoir éprouver la déception, et aussi parce que je n’aime pas voir des gens déçus, cela m’attriste et m’émeut. Mais une prochaine série pourrait être Les animaux chevaleresques, ceux qui redressent la tête !

CM : Des animaux chevaleresques, Les mandibulés, une nature totale, des chevauchées en ville, voici Les nouvelles arches de Noé.