Archives pour la catégorie Sylvie Dallet

L’arbre à prières d’Aurélien Lepage

A.Lepage, arbre à prières, 2016, 53x43cm
L’arbre à prières, 2016 (53x43cm Aurélien Lepage)

Attentif à l’expérience des Arts ForeZtiers, le peintre alsacien Aurélien Lepage nous adresse  ce texte assorti de deux tableaux  composés comme des enluminures. Il décrit ainsi son travail et son oeuvre, fortement imprégnée de feuilles enchevêtrées, nées de formes anciennes, et foisonnantes :

« La lenteur donne accès à la durée, elle permet d’en ressentir l’épaisseur et la densité, et par là même elle donne accès à soi, à l’épaisseur de vie qui nous compose et que nous ne prenons pas le temps de connaître.

C’est cette densité que je tente de rendre visible dans chaque tableau, multipliant les niveaux de lecture et les strates. De fait, une certaine lenteur du regard est requise pour le spectateur, sans laquelle il pourrait passer à côté de tout un pan de ma peinture sans rien en voir. A la lenteur de l’exécution répond une lenteur de l’attention.

Le labyrinthe Afin de se préparer – de manière ludique – à l’ultime voyage, afin d’en apprendre le trajet pour s’en souvenir le moment venu, les peuples zoulous dessinent au sol des usogexe, des labyrinthes. L’auteur du dessin défie ensuite ses compagnons de jeu en les intimant de trouver la route menant vers la «case royale», souvent située au centre du motif. Lorsque l’un d’eux échoue, les autres lui disent «Waputra usogexe !» : «On t’a bien eu avec le labyrinthe !» Et celui-ci doit reprendre son cheminement depuis le début.

En occident, à l’époque médiévale, de nombreuses cathédrales possédaient un « chemin de Jérusalem » : un labyrinthe dessiné sur le sol. Les fidèles ne pouvant partir physiquement en pèlerinage parcouraient à genoux le chemin méandreux tout en priant, jusqu’à parvenir en son centre, et ainsi accéder à une renaissance spirituelle symbolique.

A mi chemin entre la spirale, symbolisant l’expansion perpétuelle, et le nœud, symbolisant l’éternel retour, le labyrinthe sait se montrer polymorphe, multiple, à l’image du chemin qu’il incarne. Il est symbole de mort et de régénération, c’est-à-dire de transformation constante et de quête. J’envisage souvent l’errance picturale qui m’anime comme un vaste labyrinthe, sans début ni fin, sans envers ni endroit, s’entremêlant et se complexifiant à mesure. Le labyrinthe n’est jamais directement représenté dans mon travail, mais présent partout : chaque toile en constitue un embranchement ou un centre possible. Dans chaque toile se dissimule une multitude de cheminements à parcourir, trouvant leur continuité dans la toile qui suit ou qui précède – d’où la récurrence de certaines figures naviguant d’un tableau à l’autre.A. Lepage, Jardin d'Iznik, 2016, 130x110cm

Mais il ne s’agit surtout pas d’apprendre à sortir du labyrinthe. Il s’agit au contraire d’apprendre à en épouser les caprices, les chemins tortueux, les raccords, les embranchements, les impasses ; jouer l’errance donc, à l’instar des zoulous et des pèlerins médiévaux. Je peins moi aussi pour me rappeler, pour exercer ma mémoire au mystérieux voyage, en tentant, pas à pas, de recueillir les infinis chemins du monde contenus dans les infinis chemins de l’instant. »

Aurélien LEPAGE, né en 1982, vit et travaille à Meistratzheim, dans le Bas-Rhin. Contact atelier : 326 rue Principale, 67210 MEISTRATZHEIM, tél : 03 88 95 37 08 – 07 81 40 80 59 – aurelepage@hotmail.fr Plus d’infos sur : http://aurelienlepage.canalblog.com/

 

L’arbre aux animaux

Naguère,  Noé le patriarche rassemblait les animaux dans une arche qui devait protéger   du Déluge, mammifères, oiseaux et autres vivants. Nous prenons conscience, grâce au mythe partagé,  de notre parenté animale, de tous les jours et de tous les songes.
Cette photographie singulière, échouées des rives du Web,  mélange les règnes de l’arbre et du monde animal, de par la main de l’artiste. De grands animaux sont sculptés à même le tronc imposant, arche d’alliance ancienne et symbolique de la croisée des espèces. Des formes familières métamorphosent un tronc puissant.

Dans les Métamorphoses d’Ovide (X, 86-105), la voix d’Orphée, charmant bêtes et gens,  entraînait à sa suite une procession d’arbres.  Ici, l’arbre est  solitaire, porte-greffe du monde animal. Qui nous dira l’origine de ce travail symbolique, surgi de cet arbre immense  ?  Comment chahutent l’écorce du végétal avec nos pensées ?  D’où vient ce géant transformé ? La main de l’artiste a révélé des parentés bouleversantes, que l’arbre séculaire a su accepter…

Et dans le nid des Arts ForeZtiers, fait de simples branches tressées posées sur un cèdre tranché, trois oeufs se côtoient, trois règnes à venir…

2013 Anne Drevon
Nid (Anne Drevon , 2013)

Séminaire ÉTHIQUES & MYTHES de la CRÉATION du 19 octobre 2016 : La FORÊT IMAGINÉE

Le 19 octobre, le séminaire Éthiques et Mythes de la Création (direction Sylvie Dallet, Institut Charles Cros et CHCSC-UVSQ-Paris Saclay) a accueilli sur le Campus
logoFonderie-École de l’Image (Bagnolet),
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Céline Mounier, Véro Béné, Benedetto Repetto, Sylvie Dallet
Monika Siejka, Christian Gatard, Hervé Fischer, Bernard Boisson
Monika Siejka, Christian Gatard, Hervé Fischer, Bernard Boisson
_mg_6353quatre intervenants  (Hervé Fischer, Véro Béné, Monika Siejka et Célio Paillard, introduction Sylvie Dallet) autour du thème de la « Forêt imaginée ».
Parmi ceux ci, Véro Béné et  Célio Paillard, ont participé du Festival des Arts ForeZtiers 2016.
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Sylvie Dallet, ouverture du séminaire

Introduction de Sylvie DALLET,  « De la Forêt animée à la forêt imaginée »

 La forêt imaginée introduit le nouveau cycle « Éthiques & Mythes de la Création » en ce jour du 19 octobre 2016. « Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt »(Jules Renard , Journal 1910).

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Un vieil arbre symbolique, né au sein des batailles

On date de 911 la naissance du chêne d’Allouville  Bellefosse, ce qui coïncide avec la création du duché de Normandie (« Pays des hommes du Nord »), issu des raids vikings.  Ce chêne, actuellement  d’une douzaine de mètres de circonférence est creux.La légende lui assigne d’avoir hébergé Théobald du Cerceau, qui de retour de la cinquième croisade, se fit ermite au sein du grand végétal.   Il avoisinait jusqu’à l’époque moderne, deux arbres magnifiques, de même trempe : un hêtre et une épine noire, également plantés entre le cimetière et l’église.

En 1696, quarante enfants des écoles pouvaient y tenir ensemble. Le curé de la paroisse y fit alors construire un sanctuaire dédié à la Vierge, Notre-dame de la Paix. Sous la Révolution française, quelques ennemis des symboles de l’Ancien Régime, vont enflammer les trois arbres. Seul le chêne restera intact, préservé par l’instituteur, Jean- Baptiste Bonheur, qui  transforma l’offertoire marial en temple de la raison.

Monument historique depuis 1932, un film  comique des années 1980, Le chêne d’Allouville   réactualise l’ancienne querelle des amoureux et des détracteurs de l’arbre, suggérant une bataille paysanne pour préserver l’arbre des promoteurs.  Actuellement fragilisé, le chêne millénaire survit grâce à des étais, mais suscite chaque année la visite de  plusieurs milliers de curieux qui rêvent encore à la longue histoire des arbres…

 Dans une dimension analogue,  mais sans que les passants viennent le saluer, un olivier plusieurs fois centenaire continue a croitre sur la montagne libanaise,  dans la cour du sanctuaire Beth Mary. Il a survécu à bien des misères, tant son tronc est constellé de pierres broyées par les racines (photo à la une).  Plus proche du village de Lafayette, un tilleul creux offre une belle ramure sur le village forezien de Varennes Saint-Honorat. On peut imaginer que ces arbres, refuges ou sentinelles, plantés près des cimetières, sont les témoins d’un passé qui façonne profondément notre inconscient collectif.

La forêt russe et la passion Tchekhov

En 1897, Anton Tchekhov, nouvelliste, dramaturge et médecin réputé, écrit Oncle Vania qui demeure une des plus belles œuvres du théâtre russe du XIXe siècle : dans le dialogue qui suit, le médecin Astrov exprime son amour des arbres et son dévouement à soigner les hommes et les bois.

Elena : Toujours les bois, les bois ! J’imagine que c’est monotone.

Sonia : Non c’est absolument passionnant (…) il se met en quatre pour que l’on ne détruise pas les vieux arbres (…) il dit que les bois ornent la terre, apprennent à l’homme à comprendre le beau, et lui inspirent une humeur élevée. Les forêts adoucissent la rigueur du climat. Dans les pays ou le climat est doux, on dépense moins de force pour lutter avec la nature et l’homme est plus doux, plus tendre (…) Chez eux fleurissent la science, l’art. Leur philosophie n’et pas morose. Leurs rapports avec les femmes sont pleins de noblesse.

Voiniski (riant) : Bravo, bravo, tout cela est charmant, mais peu convaincant. Aussi mon ami, permets moi de chauffer mes cheminées au bois et de construire des hangars en bois.

Astrov : Tu peux chauffer tes cheminées avec de la tourbe et construire tes hangars en pierre. Enfin, coupe les bois par nécessité ; mais pourquoi les détruire ? Les forêts russes craquent sous la hache. Des milliards d’arbres périssent. On détruit la retraite des bêtes et des oiseaux. Les rivières ont moins d’eau et se dessèchent. De magnifiques paysages disparaissent sans retour. Tout cela parce que l’homme paresseux n’a pas le courage de se baisser pour tirer de la terre son chauffage. (…) Il faut être un barbare insensé pour brûler cette beauté dans la cheminée, détruire ce que nous ne pouvons pas créer. (…) Il y a de moins en moins de forêts. Le gibier a disparu. Le climat est gâté et la terre devient de plus en plus pauvre et laide (…) Et… tiens… c’est peut être une manie, mais quand je passe devant des forêts de paysans que j’ai sauvées de l’abattage, ou quand j’entends bruire un jeune bois que j’ai planté de mes mains, j’ai conscience que le climat est un peu en mon pouvoir, et que si, dans mille ans, l’homme est heureux, j’en serais un peu la cause. Quand j’ai planté un bouleau et le vois verdir et se balancer au vent, mon âme s’emplit d’orgueil, et… J’ai l’honneur de vous saluer ».

Écrire, ou l’inspiration des arbres

Naguère, à l’aube du Moyen âge, les monuments de pierre étaient peu nombreux. Les pierres levées servaient de repères, dressées sur des points telluriques qui témoignaient aussi de gravures spiralées, à l’intime des énergies pétrifiées. On raconte qu’en 772, Charlemagne, lors d’une expédition militaire contre les Saxons rebelles à la christianisation, fit détruire le sanctuaire d‘Irminsul qui, dans le bosquet sacré qui le protégeait, avait forme d’un tronc d’arbre, « colonne cosmique »  (décrit naguère par l’historien romain Tacite) qui soutenait symboliquement la voute céleste.

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Installation d’Eddy Saint-Martin sur roue de charrette (Arts Foreztiers 2015)

Adam de Brême, évêque évangélisateur de la région de Hambourg, décrit trois siècles plus tard un sanctuaire botanique analogue, près d’Uppsala en Suède :  » Près de ce temples, se trouve un arbre gigantesque, qui étend largement ses branches ; il est toujours vert, tant en hiver qu’en été. Personne ne sait quel arbre c’est ».  Est ce un frêne, un chêne, un thuya, ou le concentré des trois forces ? On retrouve la forme de l’arbre qui enserre la planète, sur des tombes baltes jusques au XVIIe siècle.

Cette concordance des pierres levées et des colonnes, sculptées comme des troncs d’arbres mythiques, se retrouve dans les formes d’écriture des navigateurs anciens. Au  début du Moyen âge, une écriture irlandaise, faite de pointes de flèches, tisse des correspondances avec les arbres, les arbrisseaux et la végétation : vingt lettres fixes et cinq lettres variables forment un alphabet oghamique qui succède sans doute aux runes plus anciennes, comme lui, dédiées à la divination. Toutes les lettres, sauf une, s’en réfèrent à la végétation (frêne, noisetier, fougère…), sauf la lettre de la « mer » qui circule mystérieusement entre la botanique irlandaise. Certains exégètes soutiennent la ressemblance entre la rune Tiwa, « la flèche tournée vers la victoire » et l’arbre symbolique d’Irminsul.

Les idées de divination, de magie qui s’attachaient chez les Celtes aux arbres, objet de leur culte, ont donc donné naissance à cet alphabet magique, ces runes merveilleuses qui représentaient les différentes lettres par leurs pousses, leurs scions. Ces signes recevaient chacun le nom d’un arbre, de l’arbre sur le bois, duquel on les inscrivait, on les gravait par incision, et puis on agitait ensuite ces fragments taillés, de manière à en tirer des augures. Plus tard cet assemblage de signes fournit à l’alphabet runique ses éléments, et cet alphabet en garda le nom d‘Ogham craobh, c’est-à-dire l’arbre aux lettres.

À suivre…

                                                                                                                                                               Sylvie Dallet

 

L’arbre placentaire

Les liens des humains avec les arbres s’expriment, dans de  nombreuses traditions vivantes dans le monde,  par le recueil du placenta auprès d’un arbre, qui symbolise la continuité du vivant et le développement harmonieux de l’enfant. Ces pratiques trouvent un écho dans les formes de reforestation ou de jardins partagés qui associent en Europe, pour exemple, un enfant à un arbre.
Selon l’étude de  l’ethnologue  Bruno Saura  (« Enterrer le placenta ; l’évolution d’un rite de naissance en Polynésie française », consultable sur le Net), les Polynésiens (Tahiti et Moorea, îles-sous-le-Vent et îles Australes) accordent une place fondatrice à ce placenta,  nommé  pu-fenua, ce qui signifie étymologiquement « centre/noyau (de) terre ». Les Tahitiens continuent d’enterrer le placenta dans la cour de leur maison, dans leur jardin, à proximité immédiate d’un arbre fruitier. Le placenta de l’enfant n’est pas, dans cette pratique, lié avec un nouvel arbre qui grandira avec lui et symbolisera son identité individuelle, comme en Amérique centrale (et aujourd’hui dans certaines villes européennes), mais bien de traduire la continuité harmonieuse de  l’homme et les plantes. L’enterrement du placenta signifie la fructification entre l’arbre et ce nouveau-né, dont le pu-fenua est « planté » par un parent ou grand-parent, c’est-à-dire, par quelqu’un qui a déjà donné la vie. Cette continuité fait écho à la tradition tahitienne qui veut que les premiers fruits d’un arbre soient cueillis par une femme ayant déjà enfanté; on constate donc dans ce rite un lien structurel entre la naissance, le placenta et la terre, par le symbole de l’arbre conducteur.

Ce « noyau de terre », coeur nourricier de l’enfant  perçu comme une parcelle de terre originelle,  est appelé à intégrer ou à « réintégrer » la terre. Les natifs des îles Marquises préfèrent enterrer le placenta sous les racines d’un banian, qui symbolise la filiation des humains avec les ancêtres ; la parenté et la terre sont étroitement liées en Océanie comme en Amérique centrale, ce sont les hommes qui appartiennent, au travers du symbole de l’arbre, à la terre et non l’inverse.

L’arbre est au milieu du monde du nouveau né et, plus tard, de la personne qu’il est appelé à devenir, dans une fructification des forces qui sont les siennes. En France, les noms d’arbres sont majoritairement masculins, alors que les noms d’herbes  et de fruits sont féminins. Cet équilibre trouve sa racine dans les perceptions les plus anciennes de la Nature, telles que les ethnologues commencent à l’expliquer.

Sylvie Dallet

Un poème de Pasternak : L’orchis des bois

« La pluie vient de passer dans ce coin de forêt,
Et comme un arpenteur a laissé ses repères.
Une cuiller d’argent pend au bout du muguet,
L’eau s’est glissée dans les oreilles des molènes.
 
L’ombre fraiche des pins les dorlote à l’écart,
Et leurs lobes s’étirent chargés de rosée,
Le jour ne leur plait pas, chacune pousse à part,
Et même leur odeur, une à une est versée. (…)

La violette assoupie donne à tout son odeur,
Aux êtres, aux années. Aux pensées. Aux instants
Qu’on a pu préserver de la vie antérieure,
Et aux dons à venir que le destin nous tend ».

Boris Pasternak (1927, traduction française : Alain Thévenard, édition Gallimard)

Poème choisi par Sylvie Dallet.