Feuilles du confinement : les Hemos

Nous sommes confinés en nos murs, les nôtres et nos réseaux sociaux, la forêt resplendit, la pollution s’abaisse et les animaux curieux de notre comportement se hasardent dans les villes : cerfs en Grande Bretagne, sangliers à Fontainebleau et à Barcelone, canards avenue de l’Opéra à Paris, il n’est pas de jour où un oiseau étonné vient gazouiller à nos fenêtres. Le vivant vient à nos portes, curieux de l’expérience que le virus nous apporte.

Au Japon les cerfs sont sortis du parc de Nara pour excursionner en ville, tandis qu’à Carnac, les cygnes et les cervidés explorent nos plages désertes. En Malaisie, des groupes de singes affamés, naguère nourris par les touristes, parcourent les rues, n’hésitant pas rentrer dans des commerces aux portes disjointes. En Pays de Galles, des chèvres baguenaudent la nuit sur les jardins des cottages, se régalant des fleurs. Au Sri Lanka, le cerf axis se hasarde en ville, d’un pas assuré.

Les cerfs migrants de Richmond Park prennent possession des jardins de Londres et, en France, on a photographié hier deux téméraires qui exploraient la banlieue de Boissy Saint-Léger.

« C’est une parenthèse enchantée dans la relation entre l’Homme et la nature », souligne Pierre Dubreuil, directeur général de l’Office français de la biodiversité (OFB). Le ralentissement sans précédent des activités humaines profite à la biodiversité. Dans la capitale, la chute des pollutions de l’air, sonore et lumineuse « permet par exemple aux oiseaux de mieux réguler leur rythme journalier, d’avoir moins de stress », explique Pénélope Komitès, adjointe à la maire de Paris en charge de la biodiversité et des espaces verts. « Avant, ils devaient décaler leur chant à cause du bruit des activités humaines dès six heures du matin. ». Anne Drevon, qui vit rue Montorgueil au coeur de Paris, nous raconte qu’elle entend son quartier, naguère le haut lieu de l’épicerie de bouche, redevenir forêt sonore.

Sur les routes, la diminution drastique de la circulation devrait largement profiter aux amphibiens, se réjouit Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) : « Des dizaines de milliers de crapauds et grenouilles sont écrasées chaque année, surtout en période de reproduction en février et mars, donc moins de voitures signifie moins de collisions, espère-t-il. Idem pour les hérissons, dont 1,8 million meurent tous les ans sous nos voitures. » Les conducteurs et promeneurs se font plus rares, mais également les chasseurs. « Dans un premier temps, la Fédération nationale des chasseurs (FNC) semblait avoir obtenu du ministère des possibles dérogations en cas d’“enjeu sanitaire”, par exemple contre les sangliers ou les corbeaux », dénonce Madline Reynaud, de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). À la suite de protestations multiples, la chasse a finalement été totalement interdite, ainsi que le piégeage, le gardiennage et l’agrainage du gibier.

Un article très documenté de Lorène Lavocat pour le journal en ligne Reporterre, rappelle que « le coronavirus aurait été transmis aux humains à travers le pangolin et par une espèce de chauve-souris, dont les habitats sont peu à peu détruits par la déforestation. Du fait de la destruction des écosystèmes, « des animaux sauvages se retrouvent de plus en plus sur des territoires restreints, en contact plus souvent que prévu avec les humains et leurs animaux domestiques,résume Serge Morand, écologue spécialiste des liens entre biodiversité et épidémies. « Des contacts improbables se créent entre les humains, leurs animaux domestiques et des bactéries ou virus qui vivent avec la faune sauvage, avec des possibilités de passage accrues vers l’animal domestique et l’humain. » Reporterre reviendra dans les prochains jours sur les leçons écologiques à tirer de l’épidémie. « L’épidémie ne révèle rien, mais elle nous met dans une posture où l’on ne peut plus faire comme si on ne savait pas », conclut Vinciane Despret, anthropologue et autrice de Habiter en oiseaux (Actes Sud, 2019). »

À Chambord, biches, balbuzards et aigles bottés reprennent leurs territoires paisiblement, sans l’afflux des touristes qui les avaient fait fuir. Des paons se promènent à Rézé. À Courchevel dans les Alpes, on a vu un loup explorer les pistes de ski. Dans le parc des Calanques, hérons cendrés et fous de bassan, osent s’aventurer sur des espaces humains, désormais déshumanisés par le retrait des hommes. Des témoignages affluent d’oiseaux de nuit sur les fenêtres, de renards près des habitations, de pumas qui déambulent, comme à Santiago du Chili.

Deux paons à Rézé


Les villes occidentales sont devenues en quelques semaines les improbables zoos que les animaux, par un subit retournement viennent visiter. Changeons donc le mot de Zoo, impropre puisque sa racine vient du grec « animal », en Hemo, ce vieux mot latin qui a donné humus, la terre. Les Hemos seront donc désormais ces lieux où les animaux viennent contempler les hommes confinés qui, par un étonnant retour, attendent cette improbable visite pour la commenter sur les réseaux sociaux.

Mais qu’arrivera t’il lorsque nous oserons retourner dans les rues et les forêts qui sont leur territoire ? Les chasseurs et la police vont ils accepter ces animaux en liberté dans le tissu urbain ? Et ne pouvons nous pas désormais, nous inspirer du modèle indien qui accepte la cohabitation urbaine avec les animaux ? Le Canada, l’Angleterre, les pays nordiques esquissent quelques timides acceptations d’animaux dans les parcs, mais qu’en sera t’il du reste du monde ?

Un puma égaré à Santiago du Chili

Pour recueillir des informations sur la cohabitation des animaux et des humains en Inde, cf. le blog de l’autrice Bénédicte Manier (un article de 2017)

http:/lindeaufildesroutes.blogspot.com/2017/09/cohabiter-avec-les autres-especes.html

Une dernière chose : pour nous écrire, nous les confinés qui espérons la forêt : artsforeztiers@orange.fr

N’hésitez pas à nous adresser vos expériences de la vie sauvage qui se renouvelle sous vos yeux et vos oreilles. Et préparons ensemble le thème du prochain Festival des ARTS FOREZTIERS : Forêt nourricière du 17 au 20 juillet 200..
Les villes deviendront elles, pour un temps, la forêt des bêtes ?

2 réflexions au sujet de « Feuilles du confinement : les Hemos »

  1. Dans le massif des Babors, l’épidémie du coronavirus (qui a fait jusqu’à maintenant, Dieu soit loué, peu de victimes) a fait émerger au moins trois rapports : entre les humains et les animaux, entre les humains et entre les animaux.
    Entre les humains et les animaux sauvages, le confinement des premiers s’est vite soldé par le deconfinement des seconds. Les porc-épic, ayant presque entièrement disparu font desormais leur réapparition en force dans l’enceinte des villages-mêmes. Il n’y a pas qu’ eux qui sont attirés par les villages devenus peu bruyants. Les hérissons, les tortues mais aussi les perdrix, les gros pigeons forestiers, les merles viennent nicher, fait nouveau, tout près des habitations. Comme le confinement continue, nous aurons bientôt la chance, je l’espère des perdrix, du moins des perdreaux domestiques!
    Entre les animaux domestiques et les animaux sauvages, il n’y a point de querelle. Plus aucun aboiement de chien durant la nuit alors que des crottes de sangliers et de chacals sont régulièrement retrouvés à la lisière des villages. Fait marquant aussi, les renards et les belettes ne s’approchent plus des basses-cours!

    Entre les humains, les rapports ont également fondamentalement changé. Non seulement, il n’y a plus aucune dispute, plus aucune incivilité, plus aucune rivalité entre les gens, mais aussi chacun essaie d’exceller par son œuvre à l’amélioration du confort collectif et individuel. Jamais les terres agricoles n’ont été aussi bien travaillées, jamais les chemins et les sentiers n’ont été aussi bien entretenus. Mais jamais aussi on n’a prêté attention à ses voisins comme cette fois-ci; solidarité et curiosité sont devenues une même et unique chose!
    La peur de mourir a vraiment tout changé.

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