La forêt vosgienne, miroir de l’enjeu climatique

Le débat sur l’évolution de la forêt française est au coeur des réponses de société, sur des paradoxes dont le Conseil Scientifique du Parc naturel régional des Ballons des Vosges a souhaité, lors d’un séminaire public du 23 août 2021 au Val d’Ajol, partager et faire connaître. De fait, les  conférences (et les débats qui les ont accompagnées) se sont focalisées sur trois approches de la crise climatique, dans une démarche d’adaptation : l’habitat (et l’urbanisme), l’eau et la forêt. Cet article, fortement inspiré des échanges collectifs, reste centré sur la question forestière.

Le massif des Vosges est le second château d’eau français après le Massif central.  Même si la météo de l’été a été particulièrement pluvieuse en 2021, le réchauffement climatique menace les zones ordinairement préservées de la montagne : les Vosges, réservoir de pentes neigeuses pour les skieurs du grand Est, doivent faire leur deuil des blancs tapis qui ont participé de leur attrait touristique.  Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat)qui constitue la doxaen matière climatique prédit qu’en 2050 les températures de Verdun seront approximativement celles d’Orange. Ces mutations de long terme  constituent le bouleversement majeur  des années à venir, avec leur cortège de pandémies, d’inondations et de sécheresses. L’adaptation à ces mutations doit être préparée sur de multiples pistes culturelles et géographiques, avant que les populations ne soient touchées de plein fouet par ces bouleversements annoncés.

Depuis les années 1960, la végétation subit un climat perturbé par le poids des activités humaines, ce que l’on nomme l’anthropocène, le règne de l’humain. De fait, cette responsabilité  collective pèse sur le devenir de la planète qui en souffre : vents, forêts, sols, cours d’eau, tous les éléments sur lesquels les Anciens définissaient leur philosophie sont impactés. La philosophie, qui est un amour de la sagesse (en équilibre : sensibilité, intuition et raison), fait désormais l’économie du vivant, le nie le plus souvent et s’en détourne sans parfois en avoir bien conscience. À la vie secrète des arbres et des plantes, répond  en filigrane la vie réelle des humains qui, pour souvent, sont des animaux dénaturés : ces constats sont loin d’être partagés et, de fait, si les prises de conscience diffèrent, l’éducation populaire et l’écoute mutuelle des savoirs  et des besoins est, plus que jamais, indispensable.  Repenser le temps est un acte de sagesse : l’eau s’écoule et se filtre sur des années et des siècles, façonnant des paysages. Shooté à la consommation ponctuelle, un touriste consomme trois fois plus d’eau qu’un habitant des territoires, enraciné dans une pratique économe des ressources.  Certaines industries alimentaires, telles que les laiteries et les brasseries,  régulièrement goulues en H2O doivent être considérée comme prioritaires. 

Nous vivons en ville, pour la grande majorité d’entre nous. Replanter des arbres en grand nombre  dans les milieux urbains correspond à une réponse d’apaisement collectif, dont les élus urbains commencent à comprendre les bienfaits : le tout béton évolue au profit de jardins partagés, de la végétalisation des immeubles et des cours d’écoles. La situation en campagne diffèrente, nécessite des réponse fines, qui conditionnent des modes de vie, de penser et d’habiter, impactant en retour les cités. Mais ces arbres s’adaptent aux changements climatiques : le sapin remonte en altitude, le hêtre se déplace vers le Nord est, la vigne pointe son nez au delà de sa traditionnelle zone de confort.


En apparence la forêt est une vieille dame respectée : la forêt française, forte de ses 30 % du territoire, a reconquis une vraie place nationale que le Moyen Age avait quasiment anéantie avec ses misérables 7%. La lutte pour sa préservation forestière a porté ses fruits, grâce aux actions des littéraires, des artistes, progressivement accompagnés par des pouvoirs publics qui au XXème siècle s’étaient pourtant, sans grande réflexion, attaqués aux haies et au bocage nourricier. Les Trente Glorieuses de l’essor industriel sont les Trente Piteuses de la désertification des campagnes et du mépris des usages communs. À rebours de ces errements, depuis une vingtaine d’année, les animaux reviennent en ville et sur les lisières, comme auxiliaires efficaces des cantonniers, souvent plus habiles et d’un moindre coût que les machines. Dans ce temps où les énergies fossiles font défaut, le mouton, la chêvre et bientôt le bison débroussaillent énergiquement.  On peut imaginer, dans un futur souhaitable, que les collectivités prêteront  (ou loueront) désormais un mouton par pelouse.

 Aux côtés des forêts domainiales gérées par l’Office national des Forêts et celles liées aux Parcs naturels régionaux, la France est couverte de forêts privées, un manteau d’Arlequin le plus souvent sans gestion réelle :  un tiers de leurs propriétaires, très âgés, sont en EHPAD et leurs héritiers potentiels ne se soucient guère des bornages ni de l’entretien des parcelles.  Cette situation  permet la libre évolution des espèces réclamée par les écologistes, mais fragilise aussi l’économie du bois, par brutales mutations de la demande.  Les parcelles se perdent, ou sont rachetées à bas prix par des investisseurs étrangers (Allemagne, Chine) qui manquent de bois d’oeuvre. En l’absence des prédateurs traditionnels (loups, lynxs), les forêts sont ravagées régulièrement par le gros gibier, particulièrement les sangliers qui gobent à peu près tout ce qui se trouvent au sol, dont les précieux poussins des coqs de bruyère et autres petites pousses qui tapissent les sous-bois.

Les versants boisés sont enfin abîmés par des insectes scolytes. En régionGrand Est, l’épidémie de scolytes s’étend désormais sur la quasi-totalité des forêts d’épicéas, de la moitié nord de la France (Bourgogne-Franche-Comté, Hauts-de-France, Normandie) à l’Auvergne Rhône-Alpes. Ces insectes, sont naturellement présents dans notre écosystème, de même qu’en processus analogue, les coronavirus sont depuis des milliers d’années, familiers des oiseaux et chauves-souris. Savoir pourquoi la maladie se déclenche à tel et tel moment et en masse, reste la vraie interrogation de ce XXIème siècle. Le bostryche typographe est le scolyte commettant les plus gros dégâts dans les forêts d’épicéas, notamment dans le Grand-Est. En creusant des galeries dans le cambium(cette fine couche sous l’écorce) pour y déposer leurs œufs, ces coléoptères condamnent des arbres par milliers.

Partout où l’épidémie frappe, une modification du paysageest à prévoir, entaînant la disparition d’espèces traditionnelles ou représentatives tel le coq de bruyère, emblème des Vosges. Au-delà des coupes exceptionnelles, le dépérissement des épicéas (la gourmandise du typographe et du chalcographe) modifie l’aspect de la forêt : les arbres attaqués par les scolytes sont facilement identifiables par le changement de la couleur de leurs aiguilles, virant du vert au brun, puis par leur disparition totale. Ce dépérissement n’affecte pas le bois d’usage quotidien (dit « bois énergie ») qui sera vendu pour le chauffage et la papeterie mais condamne le « bois d’œuvre » qui commence à manquer pour les meubles et les charpentes en Europe et bien au-delà, en Chine, gros consommateur des futaies des forêts françaises. 

Tout n’est donc pas directement l’œuvre humaine, même si l’humanité en porte une responsabilité  diffuse générale.  L’acidification des sols, la mécanisation à outrance, les blessures d’abattage et de débardage, le déséquilibre cynégétique sont en cause, mais aussi le désamour de la beauté des paysages. Des erreurs de gestion, le mépris des savoirs-faire traditionnels ont causé des dégâts immenses, dans les pays conjoints du réel et du rêve. En 1850, des voix s’étaient élevées contre l’introduction dans les Vosges de l’épicéa, perçue comme une « espèce étrangère ». On ne parle plus des « forêts rouges » issues de Tchernobyl, mais force est de constater qu’elles brûlent régulièrement tous les étés depuis la catastrophe de 1986, diffusant une pollution aérienne importante. On commence à se rendre compte des apports des tourbières, de la ripisylve et des marécages. Et petit à petit,  on se plait à repenser la construction d’un paysage comme l’œuvre conjuguée des humains, des animaux et des plantes compagnes qui  sont souvent des formes de vie alliées. En bref, si on calque la restauration environnementale sur l’actuel vent mauvais de la cancel culture(qui fait porter à un seul groupe les malheurs de tous), il est irrationnel d’imaginer qu’une catastrophe serait issue d’une seule cause, avec un seul remède pour survie. C’est inverser le démiurge, dans un modèle où le malheur serait le seul servi à la table du monde. Chacun de nous est prié d’inventer les petits gestes qui sauvent au lieu du renversement du grand soir. 

Les dégâts environnementaux touchent par ailleurs des populations régulièrement soumises au malheur comme les migrants et les pauvres. Le clientélisme local, la volonté de trouver des solutions rapides, le souci de ne pas déplaire aux administrés ont permis des implantations d’habitat  de piètre qualité sur des zones inondables, reportant sur les assurances les dégâts programmés de l’urbanisme. Il est donc nécessaire de repenser globalement la qualité sur la quantité, de préférer les rénovations aux constructions neuves, de capter les eaux de pluie, de contrôler les piscines privées, de règlementer les barbecues y compris dans les jardins, en bref repenser une éducation du civisme et de la protection paysagère et  géographique. Ces aménagements sont d’un apport indirect sur le développement de la santé forestière, mais ils y contribuent, de même qu’un mode de vie sain réduit les risques environnementaux.  Comme des points d’acupuncture ultime, l’État souhaite augmenter les espaces  à protection forte  (ressources naturelles et biologiques, îlots de « vieux bois » etc) et les faire passer de 2 à 10 % des territoires.  Cette patrimonialisation (ou matrimonialisation) des aires protégées correspond peu ou prou à une labellisation de « grands paysages », succédant à la pédagogie des « grands hommes » prônées par les manuels scolaires de la Troisième République. Si dans le discours de la méthode scientifique, les modèles sont toujours faux, ils permettent des remises à niveau, des étapes à dépasser, des enjeux à poser.  Les récits, les romans graphiques, les ponctuations paysagères qu’offrent les œuvres d’art (telles celles qui se désignent par le land art)  doivent être multiples, humbles, aimables, caustiques ou héroïques, toujours fluides comme ce contact de souffles mêlés dont les masques nous ont privés depuis plus d’un an.

Sylvie Dallet (vice-présidente Conseil Scientifique Parc naturel Régional des Ballons des Vosges)

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