A la grâce des forêts, les événements du Festival (juillet 2025)

Le Festival s’ouvre le jeudi soir dans le jardin de la Ferme Saint Éloi, avec un discours de sa présidente Sylvie Dallet et des prises de parole de différents représentants des collectivités partenaires (Mairie, Communauté de Communes, département, Région, Conservatoire botanique, Mouline Richard de bas…). Annie Ricoux, vice présidente du département de Haute-Loire, remarque, avec le sourire, que, pour avoir été toujours présente lors des inaugurations « il fait toujours beau à Chavaniac pour le Festival des Arts Foreztiers ». L’ouverture se poursuit sur de bonnes et belles agapes préparées avec soin par Fanny et Elie de Pébrac. Une soixantaine de convives déambulent et se sourient entre les différents lieux du Festival.

Les quatre journées étaient ponctuées de performances dansées, musiquées, racontées.

Le duo Ziqi Peng et Franck Vogel, compagnons de création, proposent une performance en deux séquences, la première au premier étage de la ferme Saint Éloi, en chinois et traduction française, seconde séquence au rez-de-chaussée le lendemain. Le photographe international et réalisateur Franck Vogel évoque son engagement pour la communauté indienne des Bishnoïs, protecteurs de la nature. Le lien pour voir le film complet sur les Bishnoïs que Franck Vogel réalisé pour France 5 en 2011, Rajasthan, l’âme d’un prophète (52 minutes).

La conteuse Isis Noor Yalagi lit des extraits de « La sagesse des lianes » de Dénéten Touam Bona (2021) accompagnée en musique (dont percussions) par Eddy Saint-Martin, également peintre et créateur textile. Nous partons dans les forêts tropicales. L’autrice rend un hommage aux lyannaj (lianes en créole) des archipels de Martinique et de Guadeloupe : « des pratiques de solidarité et de résistance qui s’inscrivent dans l’expérience historique du marronnage – les arts de la fugue des esclavagisés ». Voici deux extraits : La liane participe d’une démesure et Le mouvement de la liane est à la philosophique et poétique.

Des interventions au violoncelle par Birgit Yew von Keller (venue de Paris) et aux flûtes aux milles longueurs par Steev Kindwald (venu du Japon) ont eu lieu régulièrement en duo, par séquences improvisées communes de 20-30 minutes. Ces ponctuations ont rythmé à raison de trois par journée, le cours du Festival. Au contraire, le concert-danse-lectures d’Albert David et de Céline Mounier et les concerts de Jean-Claude Heudin et de Fabien Aurejac ont eu lieu en fin d’après-midi et soirée.

Voici une séquence d’un peu plus de 5 minutes pour écouter Birgit Yew von Keller. Et une seconde de 8 minutes avec flutes et violoncelle, Steev Kindwald et Birgit Yew von Keller.

Une semaine avant l’ouverture du Festival, une quinzaine d’enfants du Centre Léo Lagrange de Brioude (direction Faty Kounouvo) sont venus toute une semaine camper à Chavaniac-Lafayette pour réaliser pour le Festival une grande fresque sous la direction du graffeur altiligérien Topaz. Et pendant la journée de vendredi 18 juillet , une trentaine d’enfants venus de Brioude participent aux différents événements par les multiples expériences gratuites de création: peintures sur tuile avec Martine Guitton, assemblages avec Hervé Fogeron, atelier cyanotype (impression solaire sur feuilles d’arbres) avec Marie & Maelys Dallet, atelier « attrape-rêves » avec Josiane Lépée. Et bien sûr, ils ont assisté aux concerts de journée… et déjeuné et goûté sur place. Les jours suivants, les ateliers ont continué pour les enfants venus en famille.

Josiane Lépée construit également avec les adultes un immense attrape rêve, façonné avec les artistes et qui restera accroché à un des sycomores de la Ferme Saint Éloi.

Samedi, une visite guidée du Festival est organisée par le Pays d’Arts & d’Histoire (Maryline Avont) autour des œuvres et écoute (flûtes et violoncelle).

Vendredi, une lecture dansée est donnée par Céline Mounier (lecture et danse) et Albert David (musique et lecture). Elle prend la forme d’un voyage. Première étape : la forêt profonde, avec un extrait de Le couvreur et les rêves de Kiyoko Murata (2024) et de La forêt perdue de Maurice Genevoix, roman-poème paru en 1967. Deuxième étape : les femmes disent l’histoire, avec des extraits de Faïel et les histoires du monde de Paolo Bellono (2024), et de Frapper l’épopée d’Alice Zeniter (2024), roman paru en 2024. Olga Kataeva-Rochford a écrit et lu Le souffle (2025). Cette deuxième étape s’est terminée par La danse et l’incendie de Daniel Saldaña Paris (2025). Troisième étape : conversations intimes avec un extrait de Contre les bûcherons de la forêt de Gastine, poème de Pierre de Ronsard (XVIème siècle) et des extraits de Bûcheron de Mathias Bonneau (2025). La quatrième étape s’intitule : l’énergie vitale. La lecture de A Albert Dürer de Victor Hugo (1837) est suivie de Les gens qui dansent de Macella et Marie Poirier (2020), texte tressé avec des extraits de La terre habitable ou l’épopée de la zone critique de Jérôme Gaillardet (2023). Fin sur un extrait de La forêt de Fontainebleau de Georges Sand (1872). Nous avions discuté avec Anne Quercy, professeure de danse (Mulvabe Danse) et conteuse, de certains choix de textes.

Dimanche, en une unique représentation, la plasticienne Catherine Marquette, venue d’Ile de France, commence sa performance à genoux, tête au sol, cheveux déployés vers l’avant puis la lève dans une danse lente en l’honneur de la croissance de l’arbre de vie. Elle attrape un par un des bidons de peinture et progressivement fait naître et croître un arbre, ses mains dansant en peinture.

Dimanche20 juillet, hommage est rendu à Vincent Balmès (dit Quat’sous), d’abord par un discours plein d’émotion de Sylvie Dallet devant la sculpture offerte par la famille au Festival, puis par une danse de Céline Mounier sur une musique composée et jouée par Albert David. Je danse cet hommage à nouveau ce jour, samedi 3 janvier, introduit par un poème. Cette danse a lieu sous la direction de Patrick Kevin O’Hara (Mulvabe Danse).

Place à la musique électronique avec AngelIA, par Jean-Claude Heudin, venu de la ville de Saint-Malo pour participer du Festival des Arts Foreztiers. Voici un extrait du chant de la forêt et puis, du Boléro de Ravel, sur lequel nous avons dansé jusqu’à épuisement.

Place aux conférences de matinée, samedi 19 , dimanche 20 et lundi 21: le pasteur Otto Schaeffer ( docteur en théologie et en botanique, vice-président du Conseil Scientifique du Par naturel Régional des ballons des Vosges) et Raphaël Devred (docteur en histoire, post doctorant dans les Alpes Grenoble). Otto Schaeffer, auteur de « La grâce du végétal », rappelle qu’en cultivant les plantes, l’humain se cultive. En centrant notre attention sur le domaine de Rambouillet, nous pénétrons dans l’objet politique qu’est la forêt avec Raphaël Devred. Les conférences permettent de riches conversations avec les conférenciers qui séjournent au village afin de participer pleinement du Festival.

Le Conservatoire botanique du Massif Central (chargée de mission Angélique Adevah), partenaire du Festival, avait proposé une balade contée qui s’est déroulée avec succès lundi 21 juillet : plus de trente inscrits pour une balade de deux heures au départ du Conservatoire.

Concert de clôture par Fabien Auréjac. Nous voici à l’étage de la ferme Saint-Eloi, la lumière du soir pénètre sur les œuvres, que le concert électroacoustique commence ! Voici un extrait de ce concert. Les sons imprègnent jusqu’au jardin les promeneurs qui y sont assis.

Les photos sélectionnées pour composer ce billets sont de Céline Mounier, Olga Kataeva-Rochford et Sylvie Dallet. Le Festival a reçu les journalistes de France 3 qui ,lors du JT du 18 juillet, ont évoqué l’extraordinaire offre de créativité du Festival par une vidéo de presque 3 minutes. Les séquences vidéos ont été prises par Albert David et Céline Mounier, sauf, bien sûr, celle de Patrick Kevin O’Hara.

A la grâce des forêts, visite guidée du Festival (juillet 2025)

« Le chant des forêts », film réalisé par Vincent Munier que l’on peut découvrir au cinéma en cette fin de l’année 2025, invite à s’émerveiller de la beauté, de la murmuration des oiseaux, de la pousse d’un jeune sapin sur un tronc, des regards des animaux, des brumes et de l’eau que garde le sol, des regards complices entre un fils, son père et son grand-père. Il invite à revenir au Festival des Arts ForeZtiers qui a eu pour titre cette année « À la grâce des forêts », avec de beaux regards complices entre une fille, sa mère, sa grand-mère et son arrière-grand-mère. Visite guidée du Festival ! Une visite qui commence par les garages du Prévent puis se dirige vers la ferme Saint-Éloi. Une visite en quatre temps. Plus haut, dans la salle des Aînés, l’association locale Adrienne & Eugénie expose des objets traditionnels en bois qui enracinent nos histoires et mémoires communes. Enfin, les artistes ont apprécié les dons en papier du Moulin Richard de bas, partenaire de la manifestation depuis 2010.

Dans le premier grand garage (ex garage du Préventorium) mis à disposition par la mairie, Jean-François Courbe raconte que le bois propose que l’on fasse de lui, lui souche, lui racine, lui bois abîmé, quelque chose. Le bois est lissé, peint, traité, architecturé, façonné, sculpté et de nouvelles vies se révèlent. La fumée est utilisée par Marie Lafont pour révéler des arbres au sfumato de ses deux tableaux. En résonance, Reine Mazoyet scénarise le Songe d’une nuit d’été, les conciliabules des elfes des forêts, le Petit chaperon rouge, le monde féérique de l’enfance. Le théâtre s’ouvre, la mère-grand fait de la voltige, gracieuse, Titania et Obéron sont là, l’enfant Nils Holgerson vole sur les oies.

Relevons des empreintes de brindilles, et entrons dans le second grand garage dans la relation intime de l’homme et de la matière, de la découverte d’oeuvres papier, accompagnées d’un procédé secret du travail du métal avec Denis Perez, venu de Besançon. Et découvrons la métamorphose du tailleur de pierre, Kere Dali venu de Rennes, dans une immense création en résine en hommage au dieu celte Cernunnos, protecteur de la forêt. Jouons, jouons avec des enfants à démonter et remonter des images de germination : c’est Hervé Fogeron, venu de Saint Étienne, qui les a créées.

Des oiseaux, de la matière brute, Fabienne Récanzone-Tilmont en fait œuvres tout contre la myco-mythologie déployée par Félix Monsonis. Les amadouviers qu’il détache des arbres sont dorés. Sur du papier venant du Moulin Richard-de-Bas, mais aussi de plus loin, du Népal, les œuvres de Sylvie Dallet présentent un univers où le féminin règne, où les forces de la vie s’entremêlent, tandis qu’Efée Aime, venue d’Orléans, répare, ravaude, aiguille en main, des tissus racontant de la réconciliation entre les humains et la nature. Nous la regardons coudre, nous pensons à Cœur cousu de Carole Martinez. L’univers onirique de la bretonne Anouk Rugueu répond en petits formats aux ravaudages et l’esprit des ours nous accompagne. Claire Pradalié organise un conte de céramique où les renards, les champignons et les ours perchés sur des rondins, s’échangent des douceurs.

Dans le passage qui contourne l’escalier, Véro Béné a tapissé un mur de bois de ses paysages d’Auvergne, peints sur papier. À ses côtés sur la fenêtre, deux étranges figures humaines conçus par Isabelle Lambert, se tordent dans des bocaux illuminés à la fois par le jour et la fée électricité. Une autre histoire se conte, entre le paysage et l’humain emprisonné.

Nous montons d’un étage, le regard pénètre dans les évanescents abris à rêves construits par Jean-Paul Delaitte. Il travaille beaucoup avec des enfants afin que leurs rêves se tissent avec la nature. Une statue de Vincent Balmès (Quat’sous) offerte au Festival par sa famille se tient là et, bientôt, une danse aura lieu en son hommage. Anne Bironneau peint des racines, des champignons sur de grands papiers qui volent au seul souffle de la brise du premier étage de la Ferme Saint Éloi. Deux peintures chinoises de Wei Liu et de Weixuan Li tapissent discrètement le mur, entre deux fenêtres. Les calligraphies d’Alexandra Fontaine racontent en kakemonos, la nature, et lecture sera faite ici d’Isis Noor Yalagui sur la prégnance des lianes. Les peintures et les photographies d’Olga Kataeva-Rochford et Albert David observent les positions des mains des passants. L’art sacré et la photographie entrent en résonance dans une forêt de gestes et de pensées.

Nous touchons des masques, des soies et des assemblages vaudou présentés par Eddy Saint-Martin (certains de Jean-Eddy Rémy resté en Haïti) et une performance sera jouée (et rejouée) là. Nous découvrons avec joie et truculence les grenouilles, oiseaux, le tout en recyclages, soudures et façonnages de Stéphane Montmailler qui parsèment également le jardin. Nous suivons la formation du sol depuis les glaciers jusqu’à la Durance avec Céline Mounier. Nous apprécions les créations protéiformes et luxuriantes des tableaux d’Eric Demelis, et voici-là, avec Courbet et Greta, deux jeunesses désemparées. Le soleil entre à flots par les grandes fenêtres, naguère utilisées pour monter le foin.

Su le mur de la Ferme, la mosaïste Julia Litvine a apposé un kangourou à la poche marsupiale emplie de fleurs, qui protège désormais comme un talisman turquoise, la ferme Saint Éloi. Dans le jardin, on admire les sculptures de Stéphane Montmailler, l’étonnant cadran solaire de Rosine Astorgue et la grande fresque sur tripli que les enfants du Centre Léo Lagrange de Brioude ont crée avec le graffeur Topaz. Un petit Chaperon Vert regard un loup qui hésite à entrer dans les grands bois sur un tapis de fraises sauvages. Il leur a fallu une semaine pour imaginer, en résidence au camping de Chavaniac Lafayette ce nouveau conte.

La visite est faite, vivons aussi les événements : les conférences, les danses, des concerts, les lectures et régalons-nous des mets préparés par Anne Monsonis avec notamment ces ingrédients qu’elle marie avec passion : carottes, cumin, gingembre, ail citron, purée de poivrons, pois chiches, tapenade, risotto à la boutargue, soupe aux orties, pâtes à l’ail des ours, crème libanaise.

Prochain récit : les performances, les musiques, les ateliers… toute une animation qui, de 10 heures à 22 heures, scande la flânerie émerveillée des enfants et des adultes.

Céline Mounier et Sylvie Dallet, Paris, le 31 décembre 2025

Peuples racines, peuples raisonnables

Tel est le titre de la conférence dansée de l’édition 2023 du festival des Arts foreZtiers. J’ai sélectionné des textes au fil de différentes lectures. Je souhaitais que les textes soient beaux, poétiques et engagés et que chaque extrait ait une autonomie propre, que l’on puisse le comprendre quand bien même on ne connaitrait pas l’ensemble de l’ouvrage ou du roman duquel il était extrait. Chemin faisant une trame thématique s’est créée autour de ces titres : matrice de vie, intensité du présent par la relation aux autres et au monde, la connaissance par le corps, les racines s’entremêlent, des mondes détruits et guérir le monde abîmé.

Albert David m’a accompagnée en musique. Pendant le spectacle à Chavaniac-Lafayette, nous avions enregistré des lectures pour que je puisse danser dessus, ou bien c’est Albert qui en lisait et certains textes, c’est moi qui les lisais, sans danser alors, sauf les deux que je connaissais bien par cœur.

Dans ce qui suit, je présente chaque thème. Les liens hypertextes dirigent vers les vidéos de lectures dansées réalisées ultérieurement en différents lieux.

Matrice de vie

J’ai sélectionné trois extraits du roman d’Alain Damasio intitulé Les furtifs et un extrait du roman Le partage des eaux de Alejo Carpentier. Quand j’ai découvert le roman d’Alain Damasio, je me suis dis comme une évidence que les furtifs et les furtives sont l’essence de la vie. Les trois extraits sont pris à différents moments de la lecture du roman : « blanc », « revenir » et « cacourir ». Quand dans le roman d’Alejo Carpentier j’ai lu la mère est « la base de toute religion », je me suis dis qu’il était évident de lier ces deux lectures. Peuples racines, peuples à la racine de toute vie, les furtifs, les furtives et les mères pouvaient lancer la danse.

Intensité du présent par la relation aux autres et au monde

Quand on commence à faire des recherches sur les peuples racines, il y a cette idée que nous, les animaux humains, faisons simplement partie du vivant. Une manière de le respecter, c’est d’être dans une relation amicale avec le monde. Dans le roman Les mangeurs de nuit, de Marie Charrel, il y a ce désir de « faire corps avec l’autour ». Dans Les abeilles grises, l’auteur Andreï Kourkov nous invite à tenter un jour « de coucher au-dessus d’un essaim d’abeilles ».  C’est chaque jour que l’on peut faire l’effort de sentir la relation aux autres et au monde, par exemple quand on se rend en vélo à son travail dans notre nature urbaine. La danseuse Nadia Vadori-Gauthier se donne même cet impératif éthique : « y aller quoi qu’il arrive ». Elle s’oblige à faire cet effort chaque jour quoi qu’il arrive.

La connaissance par le corps

Le corps est engagé dans le monde. Tous les sens en éveil. Marie Charrel nous invite à lire des contes du nord du Canada, du monde tsimshian, dans une terre de saumons où les hommes savent ce qu’ils leur doivent. Je trouve que les professeurs de danse, par les conseils qu’ils donnent à leur élèves, les invitent à devenir hommes-et-femmes-saumons à leurs façons. Du nord-ouest canadien, allons vers les nombreuses îles du Pacifique avec Roberto Casati dans Philosophie de l’océan et imaginons l’histoire des habitants du Pacifique. Puis arrivons en Nouvelle-Zélande avec Sacha Bourgeois-Gironde dans Etre la rivière pour découvrir comment le peuple maori a abordé cette grande terre en navigateur.

Les racines s’entremêlent

Les racines s’entremêlent parfois à des milliers de kilomètres. Par conséquent, avoir des racines, cela ne signifie pas être assigné à résidence en un lieu. Nous sommes multi racinaires. Nous les humains, nous les vivants. Dans L’arbre monde, Richard Powers nous explique l’origine du mot « book » en anglais en dégustant une papaye. Dans Les mangeurs de nuit, Marie Charrel nous invite avec grande poésie à considérer une amitié profonde tissées de racines nord canadiennes et japonaises. Il faut retenir ce mot japonais : natsukashii, qui « décrit le sentiment que réveille un souvenir soudain ». Les souvenirs forment des lits racinaires.

Des mondes qu’il faut réparer

Le vivant souffre du fait d’une partie des humains. Des mondes sont détruits. Dans le roman Cher premier amour, Zoé Valdès nous conduit au cœur de la forêt cubaine. L’extrait que j’ai choisi ici est un cri pour le droit de vivre. Tout récemment, Emilie Barrucand nous rappelle la terrible atteinte des sols, des populations et des libertés, les trois ensemble, qui touchent l’Amazonie. La dévastation de la forêt et des sols est une tragédie plurielle. Les peuples racines en souffrent, la vie en souffre.

Guérir le monde abîmé

« Pour espérer un vrai changement pour la protection de l’Amazonie et des peuples autochtones, l’Europe doit aussi se remettre en question » écrit Emilie Barrucand. Le droit des rivières oblige chaque génération à réenvisager ses responsabilités comme une dette qui s’étend sur les générations futures. Il y a des capitaines qu’il ne faut pas écouter et il faut des réservoirs de rêves, tel est le motif du roman de Mariane Rötig, La disparition des rêves. Au musée du quai Branly, il y a eu ce spectacle de danse : Guddir Guddir de Dalisa Pigram. C’est l’appel d’un oiseau, ne le manquons pas. Roberto Casati répond à l’appel en suggérant la création d’un « syndicat du plancton ». C’est très sérieux, c’est impératif.

Merci à Olga Kataeva-Rochford pour les photographies, à noter sur la photo ci-dessus où je suis de 3/4 dos que l’on peut voir deux tableaux d’Olga et un peuple migrateur sur le banc

Second extrait de « Philosophie de l’océan » de Roberto Casati

« « Travailleurs de toute la nature, unissez-vous ! »

Si le plancton est émotionnellement distant, étranger par sa figure et cousin trop éloigné, il est en revanche conceptuellement très proche de nous par un autre aspect, que la littérature scientifique a récemment mis en lumière. Le plancton travaille-t-il pour nous en séquestrant le carbone et en générant de l’oxygène, produit-il du pétrole et des récifs ? Rend-il un service planétaire ?

Les travailleurs ont des droits, protégés par le droit du travail. Si nous n’arrivons pas à donner une personnalité juridique à l’océan, nous pourrons au moins fonder le syndicat du plancton.

L’idée d’un syndicat du plancton pourrait jouer sur la solidarité entre les travailleurs, sur notre connaissance de ce qu’est le travail dans la dignité, pour proposer non seulement des mesures attendues comme le repos saisonnier, ou les congés reproductifs, mais aussi des mesures nouvelles comme la portabilité d’un bagage de droits à travers des aires géographiques qui, aujourd’hui, sont normés par les nations qui les possèdent. Le plancton est le migrant par excellence, apatride, difficile à ranger dans une case. Si, de nos jours, le travail exige toujours plus de mobilité sans protéger de manière adéquate et semble vouloir faire de nous tous les migrants dépourvus de droits, l’imagination juridique peut créer les instruments qui défendent tous les travailleurs, sur la terre comme sous la surface de l’océan ; et si ce qui vaut pour nous peut aussi bien, dès aujourd’hui, s’appliquer au plancton, alors ce que nous mettons en œuvre pour le plancton pourra un jour nous protéger nous.

… »

Thème « Guérir le monde abîmé »

Extrait de « La disparition des rêves » de Mariane Rötig

« Tandis que nos ronds de fumée se mêlaient, je me demandais pourquoi Marie m’avait convoquée dans ce lieu où on ne venait jamais par hasard. A la cabane, on avait coutume de l’appeler la clairière de conciliabules. Visiblement amusée de ma curiosité, Marie me laissa terminer ma cigarette et boire un peu de café avant de mettre fin au suspense.

-Ces rêves enfuis, les tiens, les autres… Je suis restée éveillée une bonne partie de la nuit. Mais j’ai dormi au matin, et j’ai rêvé.

Son profil se mêlait au dessin des feuilles.

-J’étais à Marseille sur un immense navire, j’avais vingt ans et revenais de Grèce. Il y avait un vieux capitaine dont la cabine regorgeait de livre, à qui je me plaignais d’avoir perdu les miens, et mes affaires, et mes cahiers. J’aurais voulu quitter le bateau, fuir sur un petit voilier agile, mais le capitaine me regardait et tout s’arrêtait. Il parlait doucement, avec une langueur qui m’endormait. Il voulait que je me résigne, que j’accepte que ma malle soit perdue. Il disait qu’il me prêterait ses livres, avant que ceux-ci ne coulent à leur tour dans la mer, que tout cela n’avait aucune importance.

Elle me fixa, dure soudain.

-Camille, il ne faut pas écouter les capitaines. Il faut échapper à ceux qui veulent nous retenir sous de faux prétextes. A tous ceux qui disent que les malles n’ont pas d’importance et que peu importent les souvenirs. 

Elle demanda une autre cigarette et attendit que je la lui allume. Puis elle ouvrit son sac et en sortit un grand cahier à la couverture bleu et noir.

-Ouvre-le, je veux que tu regardes.

Des feuilles volantes dépassaient des pages. Il était épais et lourd. Je l’ouvris au hasard. Des dessins au crayon, à l’encre ou à l’aquarelle surgirent sous mes yeux. Entre eux, il y avait des mots, où je reconnus l’écriture de Marie.

-C’est mon cahier de rêves, celui que je tiens depuis plusieurs années, je te le confie. Si les tiens continuent de s’absenter, tu pourras puiser dedans. Lis-en un de temps à autre, invente la suite, faufile-toi. Camille, sois comme un chat. Tu te promènes sur un étroit chemin mais il n’y a aucune raison pour que tu tombes, je t’ai appris à être souple.

Elle tira une bouffée qui se décupla dans l’humidité ambiante.

-Je te le donne pour une autre raison : mon rêve montrait une bibliothèque. Elle était immense. Si les rêves s’absentent, il est temps de constituer des archives. Il faut que tu te fasses confiance : le rêve disait que tu trouverais cette bibliothèque. Je veux que tu y déposes mon cahier.

Ses yeux se perdaient dans les arbres. Puis ils redescendaient vers les miens, plus graves.

Camille, Camille

Elle commençait ainsi les conversations qui, contrairement aux autres, avaient un point vers lequel tendre.

… -… L’accélération a été trop forte. »

Thème « Guérir le monde abîmé »

Second extrait de « Etre la rivière » de Sacha Bourgeois-Gironde

« Les Maoris se considèrent comme reliés à l’ensemble de leur environnement par des liens de parenté qui dérivent de leur ascendance généalogique avec Rangi et Papa, le couple primordial. Et parce que le monde fut donné à ces derniers non par leurs parents, mais par leurs enfants, chaque génération continue à envisager ses responsabilités vis-à-vis de la rivière comme une dette qui s’étend aux sept générations suivantes. »

Thème « Guérir le monde abîmé »

Extrait de « Les gardiens de la forêt » d’Emilie Barrucand

« Les Indiens Yamomani sont l’un des peuples les plus touchés. Plus de 20 000 chercheurs d’or se trouvent actuellement sur leurs terres illégalement. Ils y dévastent la forêt et les fleuves. Le mercure qu’ils utilisent, néfaste pour la santé, contamine les rivières et prive les communautés de l’accès à l’eau potable. Mais les chercheurs d’or ne se contentent pas de dévaster la nature. Ils tuent aussi les Yanomanis, violent et assassinent les enfants, et ont été une source de transmission du coronavirus. Autre donnée inquiétante, en 2020, 182 représentants autochtones ont été assassinés. Un nombre 61% plus élevé qu’en 2019.

Pour espérer un vrai changement pour la protection de l’Amazonie et des peuples autochtones, l’Europe doit aussi se remettre en question. Elle est, après la Chine, le deuxième plus gros importateur de soja brésilien, première cause de déforestation du Brésil. Et la France fait partie des plus gros importateurs européens !

Il en va de la responsabilité des entreprises et structures financières de s’imposer à elles-mêmes des règles, de négocier avec les entreprises locales en introduisant dans les contrats une clause de sanction financière et judiciaire en cas de non-respect des normes sociales et environnementales, des populations locales et des écosystèmes afin d’assurer enfin une meilleure surveillance sur le terrain en envoyant des équipes dédiées et expérimentées.

C’est aussi à chacun de nous de vérifier si les marques que nous achetons et si les banques dans lesquelles nous plaçons notre argent sont complices ou non de cette destruction.

Il est aussi décisif de venir en aide aux peuples autochtones en finançant des projets dont ils ont besoin, pour protéger leurs terres, leurs droits ou encore leur patrimoine culturel. »

Thème « Des mondes qu’il faut réparer »

Extrait de « Cher premier amour » de Zoé Valdès

« Ici, on colle des noms très étranges aux vaches. Pas seulement aux animaux, d’ailleurs, aux personnes aussi. Si toutefois on nous considère comme des personnes. Le sommes-nous ? Pourquoi a-t-on incendié nos chaumières ? On nous traite comme du détail. Je sais que nous ne sommes pas normaux, mais nous avons le droit de vivre, n’est-ce pas ? Non, Danaé, je ne veux pas vivre ainsi. Je n’aimerais pas quitter le lieu où je suis née. Pas si l’on m’y force. Non, pas de force. Si je le fais, ça devrait être par une décision personnelle. Avant que cette région ne soit peuplée, nous formions une famille heureuse. Mes amis étaient la ceiba, le lamentin, le palmier royal, l’agouti congolais, les oiseaux, l’hirondelle, la fermina, le colibri, les papillons, les chichereku, la brousse dans sa totalité. La forêt, en résumé. Aïe, elle se réveille, cette douleur si forte dans la poitrine, qui me donne des crampes, qui m’aveugle que je ne comprends pas… »

Thème « Des mondes qu’il faut réparer »